‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 134 sur 165 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Il est tel enchaînement de maux qui résulte si nécessairement d'une première cause , qu'il faut toujours remonter à celle-là pour tout expliquer.

Nos législateurs du siècle cherchent à former un bien général duquel ressorte le bonheur de chaque particulier; je crains fort qu'ils ne mettent la charrue devant les bœufs. Il serait plus conforme à la nature , et peut-être à la raison , de bien étudier ce qui fait le bonheur domestique , et de l'assurer aux individus de manière que la félicité commune se composât de celle de chacun , et que tous fussent intéressés à maintenir l'ordre des choses qui la leur aurait procurée. Quelque beaux que soient les principes écrits d'une constitution , si je vois dans la douleur et les larmes une portion de ceux qui l'ont adoptée , je croirai qu'elle n'est qu'un monstre politique; si ceux qui ne pleurent point se réjouissent des souffrances des autres , je dirai qu'elle est atroce , et que ses auteurs sont des imbéciles ou des scélérats.

Dans un mariage dont les parties n'ont pas été bien assorties, la vertu de l'un des deux peut maintenir l'ordre et la paix ; mais le défaut de bonheur s'y fait sentir tôt ou tard , et entraîne des inconvéniens plus ou moins graves. L'échafaudage de ces unions ressemble au système de nos politiques , il manque par les bases; il doit faillir un jour, en dépit de l'art employé dans sa construction.

Ma mère ne pouvait attirer chez elle que des gens qui lui ressemblassent , et ceux-là n'eussent point

été à la mesure de mou père : d'autre part, ceux qu'il aurait goûtés pour une société journalière eussent été à charge à ma mère et incompatibles avue la manière dout elle voulait m élever. Elle dut doue s'en tenir à la famille, et à ces liaisons superficielles qui donnent des connaissances sans former d'habitudes.

Tout alla bien tant que mon père, avec un état agréable et une femme jeune, trouva dans sa maisou le travail et les jouissances qui lui étaient nécessaires. Mais il avait une année de moins que sa femme ; elle éprouva de bonne heure des infirmités; quelques circonstances ralentirent son ardeur pour l'occupation; le désir de devenir riche le jeta dans quelques entreprises hasardeuses : dès-lors tout fut perdu. L'amour du travail est la vertu de l'homme en société ; elle est essentiellement celle da l'homme qui n'a point l'esprit cultivé ; dès que cet amour languit , les dangers sont là; s'il s'éteint, l'homme est livré à l'égarement des passions toujours plus funestes quand il y a moins d'acquis , -p^rce qu'il y a aussi moins de frein. Devenu veuf à l'instant où il aurait eu besoin de nouvelles chaines dans sa maison , mon pauvre père eut une maîtresse, pour ne pas donner une belle-mère à sa fille ; il joua pour réparer son défaut de gain ou ses dépenses ; et sans cesser d'être honnête homme , craignant de faire tort à qui que ce fut, il se ruinait à petit bruit. Mes parens , bonnes personnes , sans finesse dans les affaires, très-con fia ns d'ailleurs dans

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