‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 135 sur 165 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

l'attachement de mon père pour moi , ne lui avaient point demandé d'inventaire après la mort de sa femme ; mes intérêts leur paraissaient trop bien placés dans ses mains ; ils auraient cru lui faire injure. Je pouvais pressentir le contraire ; mais j'aurais trouvé indécent de le révéler, je me tus et me résignai. Me voilà donc seule au logis , partagée entre les petits ouvrages des mains et l'étude , dont je me détournais quelque fois pour répondre à ceux qui se fâchaient de trouver trop rarement mon père : il n'avait plus que deux élèves qui suffisaient à son travail; un seul mangeait avec lui. Ma bonne était une petite femme de cinquante -cinq ans, maigre et alerte, vive et gaie, qui m'aimait beaucoup , parce que je lui rendais la vie douce : elle m'accompagnait toutes les fois que je sortais sans mon père ; et mes courses se bornaient à la demeure de mes grands parens et à l'église. Je n'étais pas redevenue dévote ; mais ce que je ne devais plus à la tranquillité de manière, je continuais de le devoir au bon ordre de la société et à l'édification de mon prochain : dans ce principe , je portais à l'église , sinon la tendre piété d'autrefois, du moins autant de décence et de recueillement. Je n'y suivais plus Y ordinaire de la messe; j'y lisais quelque ouvrage chrétien; j'avais beaucoup de goût pour saint Augustin; et certes, il est des Pères de l'Eglise et autres qu'on peut même relire sans être dévot ; on y trouve de la pâture pour le cœur et l'esprit. Je voulus faire mon cours de prédicateurs, vivans et morts; lelo-

quence de la chaire était un genre où le talent pouvait s'exercer avec éclat. J'avais déjà lu Bossuet et Fléchier ; j'étais bien aise de les revoir d'un œil plus exercé , et je fis connaissance avec Bourdaloue et Massillon ; il n'y avait rien de si plaisant que de les voir rangés sur mes petites tablettes avec de Paw , Raynal et le Système de la nature ; mais ce qui le fut davantage , c'est qu'à force de lire des sermons, l'envie me prit d'en faire un. J'étais fâchée de ce que les prédicateurs revenaient toujours aux mystères ; il me semblait qu'on aurait dû faire des discours de morale , où le diable et l'incarnation ne fussent jamais pour rien : je pris la plume pour savoir comment je pourrais m'en tirer, et je fis un sermon sur Y amour du prochain. J'en amusai le petit oncle Bimont , devenu chanoine à Vincennes : il me dit qu'il était dommage que je ne me fusse pas avisée plutôt de ce travail , lorsqu'il était obligé de faire des prônes; qu'il aurait prêché les miens. J'avais beaucoup ouï vanter la dialectique de Bourdaloue; j'osai n'être pas en tout de l'avis de ses admirateurs , et je fis la critique d'un de ses sermons les plus estimés, mais je ne la fis voira personne: j'aimais à me rendre compte de mon opinion; je ne voulais pas faire l'entendue aux yeux de qui que ce fût. Massillon , moins fier que lui , et beaucoup plus touchant, obtint mon hommage. Je ne connaissais point alors les orateurs protestans, parmi lesquels Blair , surtout , a cultivé , avec autant de simplicité que d'élégance , ce genre dont je

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