‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 136 sur 165 · TROISIÈME PARTIE. 2C · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. 2C

concevais l'existence et que j'aurais voulu qu'on adoptât.

Quant aux prédicateurs du temps , j'avais entendu l'abbé Lenfant dans ses derniers beaux jours ; de la politesse et de la raison m'avaient paru le caractériser. Le père Elizée était déjà passé de mode, malgré son excellente logique , et la pureté de sa diction ; il avait trop de métaphysique dans l'esprit et de simplicité dans son débit pour captiver longtemps le vulgaire. C'était une singulière chose que Paris dans ce temps- là ; ce rendez -vous de toutes les impuretés du royaume, était aussi le foyer des lumières et du goût; prédicateur ou comédien, professeur ou charlatan , quiconque avait du talent était suivi à son tour : mais le premier talent du monde n'aurait pas fixé long-temps l'attention publique à laquelle il fallait toujours du nouveau, et qu'on attirait par le bruit tout comme par le mérite. Certain homme sorti de l'ordre fameux des jésuites, devenu missionnaire , et prétendant se montrer à la cour, réussissait , par ce moyen , à se faire suivre avec beaucoup d'éclat. Je fus entendre aussi l'abbé de Beauregard ; c'était un petit homme d'une voix puissante , déclamant avec une impudence rare et une violence extraordinaire. Il débitait des choses communes du ton d'un inspiré ; il les appuyait de gestes si terribles , qu'il persuadait à beaucoup de gens qu'elles étaient belles. Je ne savais pas encore aussi bien que je l'ai appris depuis , que les hommes réunis en nombre ont plutôt de grandes oreilles

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qu'un grand sens; que les étonner, c'est les séduire; et que qui veut bien prendre l'autorité de les commander, les dispose à obéir : je ne pouvais m'étonner assez des succès de ce personnage , grand fanatique ou grand fripon, et peut-être l'un et l'autre. Je n'avais pas bien analysé le récit des circonstances qui accompagnaient les harangues des tribunes des anciennes républiques; j'aurais mieux jugé des moyens de frapper le peuple. Mais je n'oublierai jamais un homme du commun , planté droit en face de la chaire où s'agitait Beauregard, les yeux fixés sur l'orateur, la bouche béante , laissant échapper involontairement l'expression de son admiration stupide dans ces trois mots que j'ai bien recueillis : comme il sue! Voilà donc le moyen d'en imposer aux sots! Que Phocion, étonné de se voir applaudir dans une assemblée du peuple , avait raison de demander à ses amis s'il n'avait point dit quelque sottise !

C'eut été un fier clubiste que ce M. de Beauregard; et combien de frères des sociétés populaires, dans leur enthousiasme pour d'effrontés bavards , m'ont rappelé l'expression de mon homme : comme il sue !

Les dangers que j'avais courus avaient fait un certain bruit ; apparemment qu'on trouvait rare ou beau qu'une jeune fille fut au péril de perdre la vie de regret de la mort de sa mère. Je reçus des témoignages d intérêt qui me furent doux. M. de Boismorel fut un des premiers qui m'en donna;

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