TROISIÈME PARTIE. 2l
lut , d'une voix maussade (i) , des vers charmans. L'Eloge de Catinat, par La Harpe, était l'objet du prix, et méritait bien de le remporter.
Aussi simple à l'Académie qu'à l'église , et que je le suis demeurée depuis au spectacle , je ne me mêlais point aux bruyans applaudissemens donnés avec transport aux belles choses y et souvent avec vanité à celles que chacun veut avoir le mérite d'avoir remarquées : j'étais extrêmement attentive ; j'écoutais sans m'occuper des regardans; et lorsque j'étais touchée , je pleurais , sans savoir si cela même paraîtrait singulier à quelqu'un. J'eus lieu de m'a-
(i) Ce jugement sur le débit de l'abbé Delille, pourra paraître bien étrange à ceux qui ont eu le bonheur de l'entendre. Cependant , l'observation de madame Roland se trouve confirmée par un passage de la correspondance de La Harpe. C'était lui que l'Académie , dans cette séance , couronnait à la fois comme poète et comme orateur, lui dont le traducteur des Géorgiques avait été chargé de lire les vers. « Il ne m'a rien manqué le jour de la Saint-Louis , écrit » La Harpe au comte deSchowalow, que de vous avoir pour » témoin de mon bonheur. L'Éloge de Catinat a été applaudi » avec transport; on s'accorde assez généralement à le re- » garder comme le meilleur de mes ouvrages en ce genre. » Les vers ont été moins applaudis. C'est l'abbé Delille qui » lisait , et qui lisait aussi mal quil Ut bien les siens. >»
La vanité du poète perce à travers ces derniers mots : La Harpe reproche à l'abbé Delille d'avoir mal lu , et lui suppose une intention qu'il ne dit pas, mais qu'on devine : le fait peut être vrai , mais la supposition n'est pas vraisemblable. (Note des nouveaux éditeurs.)
2i4 MÉMOIRES PARTICULIERS.
percevoir que c'était une nouveauté, car, au sortir de ia séance, M. de Boismorel me donnant lamain, je vis des hommes qui me montraient les uns aux autres avec un sourire que je n'étais point assez vaine pour croire admiratif , mais qui n'était pas désobligeant ; et j'entendis parler de ma sensibilité. J'éprouvai je ne sais quel mélange de surprise et d'une douce confusion; je fus bien aise d'échapper enfin à la foule et à leurs regards.
L'Éloge de Gatinat inspira à M. de Boismorel l'idée d'un pèlerinage intéressant; il me proposa d'aller visiter Saint-Gratien, où ce grand homme a fini ses jours dans la retraite , loin de la cour et des honneurs: c'était une promenade philosophique entièrement de mon goût. M. de Boismorel vint , avec son fils , un jour de Saint-Michel, prendre mon père et moi ; nous nous rendîmes dans la vallée de Montmorency, sur les bords de l'étang qui l'embellit ; nous gagnâmes Saint-Gratien , et nous reposâmes à l'ombre des arbres que Catinat avait plantés de sa main. Après un dîner frugal , nous passâmes le reste du jour dans le parc délicieux de Montmorency ; nous vîmes k petite maison qu'avait habitée Jean-Jacques, et nous jouîmes de tout l'agrément d'une belle campagne , quand on est plusieurs à la contempler du même œil. Dans l'un de ces momens de repos où l'on considère en silence la majesté de la nature , M. de Boismorel tira de sa poche un manuscrit de sa main ; il nous lut un morceau qu'il avait extrait, et qui était alors peu connu: c'est ce