‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 141 sur 165 · TROISIÈME PARTIE. 2ï · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. 2ï

trait de Montesquieu , trouvé à Marseille par le jeune homme dont il avait délivré le père , et se dérobant aux actions de grâces de ceux qu'il avait obligés.

Pénétrée de la générosité de Montesquieu , je n'admirai pas exclusivement son obstination à nier qu'il fût le libérateur chéri de cette famille transportée : l'homme généreux ne cherche jamais la reconnaissance; mais s'il est beau de se dérober à ses témoignages , il est grand d'en recevoir l'expression c je crois même que c'est un nouveau service à rendre aux gens très-sensibles que l'on a obligés , car c'est pour eux une manière de s'acquitter.

Il ne faut pourtant pas croire que je fusse parfaitement à l'aise de la réunion de mon père et de M. de Boismorel; il n'y avait point entre eux de parité personnelle , et cela me faisait souffrir : son fils me regardait beaucoup, et ne me plaisait point; je lui trouvais l'air de la curiosité plutôt que celui de l'intérêt; d'ailleurs, trois ou quatre années de moins que moi le mettaient à une distance considérable. Son père le reconnut bien , et j'appris dans la suite qu'il avait dit une fois au mien, en lui serrant la main : ((Ah! si mon enfant était digne du vôtre! je pourrais paraître singulier, mais je m'estimerais trop heureux. » Je ne me doutais de rien de semblable; je ne calculais même point les différences; je les sentais , et elles m'empêchaient de rien imaginer. Je trouvais dans les procédés de M. de Boismorel ceux d'un homme sage et sensible , qui ho-

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norait mon sexe , estimait ma personne , et protégeait mon goût , pour ainsi dire. Sa correspondance lui ressemblait ; elle avait le caractère d'une gravité douce ; elle portait le cachet d'un esprit au-dessus des préjugés, et d'une amitié respectueuse. Je devins , par lui , au courant de ce qu'on appelait les nouveautés dans le monde savant et' littéraire. Je le voyais rarement ; mais j'avais de ses nouvelles toutes les semaines ; et pour éviter les fréquens messages de ses domestiques près de moi, comme les grandes courses d'un commissionnaire que j'aurais envoyé a Bercy, il faisait déposer les livres qui m'étaient destinés, chez le portier de sa sœur, madame de Favières , où je les envoyais prendre. M. de Boismorel , qui aimait beaucoup les lettres , et qui , par effet.de prévention, s'imaginait que je devais être employée dans leur empire , ou peut-être aussi pour m'é prouver, m'invitait à choisir un genre et à travailler : je regardai cela d'abord comme un compliment; mais en revenant à la charge, il me donna lieu de lui développer mes principes à ce sujet ; mon éloignement très-raisonné de me mettre jamais en scène d'aucune manière , et mon amour très-désintéressé pour l'étude que je voulais faire servira mon bonheur, sans l'intervention d'aucune espèce de gloire qui ne me paraissait propre qu'à le troubler. Après lui avoir sérieusement exposé ma doctrine , je mêlai à mes raisonnemens des vers qui venaient au bout de ma plume, et dont les idées étaient meilleures que l'expression; je me souviens

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qu'en parlant des dieux et de la dispensation qu'ils faisaient des biens et des devoirs , je disais :

Aux hommes ouvrant îa carrière Des grands et des nobles talens , Ils n'ont mis aucune barrière A leurs plus subîimes élans.

De mon sexe faible et sensible, Ils ne veulent que des vertus ; Nous pouvons imiter Titus, Mais dans un sentier moins pénible.

Jouissez du bien d'être admis A toutes ces sortes de gloire ; Pour nous le temple de mémoire Est dans le cœur de nos amis.

M. de Boismorel me répondait quelquefois dans la même langue ; ses vers ne valaient guère mieux que les miens , mais nous n'y mettions pas plus d'importance l'un que l'autre. Un jour il vint me confier qu'il désirait employer à l'égard de son fils y dont l'application se ralentissait beaucoup , un moyen de le ranimer.

Ce jeune homme était lié tout naturellement avec son contemporain et son cousin -'germain de Favières , conseiller au parlement a vingt et un ans, étourdi comme on l'est à cet âge , avec toute la confiance d'un magistrat qui s'estime par sa robe , sans connaître ses obligations ; avec la liberté , peutêtre même les travers naissans , d'un riche et unique héritier.

La Comédie italienne ou l'Opéra , occupaient les

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deux cousins, bien plus que Cujas et Bartole pour l'un , et les mathématiques qu'avait commencées l'autre. « Il faut, me dit M. de Boismorel , que vous lassiez à mon fils une mercuriale sage et pédante , comme vous saurez la puiser dans votre h rpii excite son amour -propre et réveille de

ses résolutions. — Moi, Monsieur! moi?

( je ue pouvais en croire mes oreilles) et de quel air, je vous prie , pourrai-je , moi , prêcher M. votre fils ? — Vous prendrez la tournure qu'il vous plaira ; vous ne paraîtrez point ; nous ferons venir cela omme une lettre de quelqu'un qui le voit de près, qui connaît ses déportemens, qui s'intéresse à lui, et qui l'avertit du danger : je saurai faire remettre la lettre dans un moment où elle puisse avoir tout so î effet; il faut seulement qu'il ne m'y reconnaisse pas : je lui ferai savoir à quel médecin il aura obligation , quand il en sera temps. — Oh! il ne faudrait jamais me nommer! mais vous avez des amis qui feraient cela mieux que moi. — Je crois tout le contraire, et je vous demande cette grâce. — Eh bien ! je renonce à l'amour-propre , pour vous prouver le désir de vous obliger; je ferai un projet dont vous me direz votre avis, et que vous corrigerez. » Le soir même , je fis une lettre assez piquante , un peu ironique, telle que je la jugeais convenable pour chatouiller l'amour-propre , encourager la raison d'un jeune homme qu'il faut entretenir de son bonheur, quand on veut le rappeler à des habitudes sérieuses. M. de Boismorel fut enchante , et me

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