TROISIÈME PARTIE. 2IQ
pria de la faire parvenir sans y rien changer. Je l'envoyai à Sophie , pour qu'elle la mît à la poste à Amiens, et j'attendis, avec assez de curiosité, de savoir ce qu'aurait fait ma prédication.
M. de Boismorel m'écrivit bientôt, pour me donner des détails qui m'intéressèrent infiniment ; il avait réuni beaucoup de circonstances qui rendirent la chose plus frappante : le jeune homme fut touché; il imagina que le célèbre Duclos était l'auteur de la remontrance, et il alla pour le remercier : trompé dans sa conjecture , il s'adresse à un autre ami de son père, et ne devina pas mieux; mais enfin l'étude reprit quelque empire.
Il n'y avait pas très- long -temps que ceci s'était passé , lorsque M. de Boismorel allant avec son fils, par un jour de chaleur, de Bercy à Vincennes, où il me savait chez mon oncle , et m apportait les Georgùjues traduites par l'abbé Delille , reçut un coup de soleil. 11 le traita légèrement; les maux de tête se firent sentir , la fièvre survint , puis le coma : il mourut dans la force de l'âge , après quelques jours de maladie. Il n'y avait guère plus de dix -huit mois que nous étions en correspondance ; je l'ai pleuré plus amèrement, je crois, que n'a fait son fils même ; et je ne me le rappelle jamais, sans éprouver ce douloureux regret, ce sentiment de vénération et de tendresse , qui accompagne la mémoire d'un homme juste.
Lorsque mon chagrin fut un peu adouci , je le célébrai dans une romance que personne n'a jamais
vue, que je chantai sur ma guitare, et que j'ai depuis oublie'e et perdue. Je n'ai plus entendu parler de sa famille; seulement mon père étant allé faire une visite de circonstance , le jeune de Boismorel, qu'on appelait Roberge, lui dit d'un ton fort dégagé qu'il avait trouvé et jeté dans un coin, pour les lui rendre, s'il le souhaitait, mes lettres à son père, parmi lesquelles il avait reconnu l'original dune certaine épître qui lui était parvenue. Mon père savait fort bien ce qui s'était passé ; il répondit peu de choses , trouva que le jeune homme paraissait piqué : d'où je conclus qu'il était un sot , et ne m'en embarrassai guère ; je ne sais si j'ai bien deviné.
A quelque temps de là , madame de Favières vint chez mon père , pour le charger de quelque acquisition de bijoux , ou d'objets de son art; j'étais dans ma petite cellule, je l'entendis dans la pièce voisine : « Vous avez, M. Phlipon, une fille charmante ; mon frère m'a dit que c'était une des femmes d'esprit qu'il connût qui en eût davantage ; prenez bien garde au moins qu'elle ne donne dans le bel-esprit, ce serait détestable. Ne frise-t-elle pas un peu le pédantisme? C'est à craindre, je crois en avoir entendu dire quelque chose. Elle est bien de figure, fort bonne à voir. » Voilà, me dis- je dans mon coin, une impertinente madame, qui ressemble bien à sa mère : Dieu me préserve de voir son visage et de lui montrer le mien !
Mon père, qui savait fort bien que je devais en-