‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 143 sur 165 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

tendre, s'abstint de m'appeler, puisque je ne paraissais pas; et je n'ai jamais entendu la voix de madame de Favières, que ce jour-là.

Je n'ai encore dit qu'un mot de mon excellente cousine Trude. C'était une de ces âmes que le ciel forma , dans sa honte , pour l'honneur de l'espèce humaine et la consolation des malheureux : généreuse par instinct, aimable sans culture, je ne lui ai connu de défauts que l'excès même de la délicatesse et l'amour - propre de la vertu. Elle aurait cru manquer à ses devoirs , si elle eût agi de manière que quelqu'un pût douter qu'elle les eût remplis. C'était le moyen de demeurer complètement victime du plus extravagant mari. Trude était une espèce de rustre , aussi fou dans ses idées , qu'emporté dans son caractère, et grossier dans ses procédés. Il faisait le commerce de la miroiterie , comme tous les Trude , de père en fils , depuis quelques générations; et c'était lui que j'avais l'honneur d'avoir pour cousin du côté de ma mère. Actif par tempérament , laborieux par boutades , soutenu par les soins et l'intelligence d'une femme douce et sage , il faisait une assez bonne maison , et devait au mérite de son épouse d'être bien accueilli dans sa propre famille , qui l'aurait rejeté s'il eût été seul .

Ma mère aimait beaucoup sa petite cousine , qui la révérait singulièrement, et s'attacha vivement à moi.

Elle me le prouva , comme on a vu , à la mort de

ma mère : occupée , dans le jour, de sa maison, de son mari, elie voulait être ma garde de nuit : elle venait de loin pour en faire les fonctions , et les remplit constamment tant que je fus en danger. Cette circonstance dut nous lier davantage, et nous nous vîmes souvent. Son mari prit la fantaisie de venir plus souvent encore, et sans sa femme : je le tolérai d'abord à cause d'elle, malgré mon ennui ; il me devint insupportable, et j'usai de tous les ménagement nécessaires avec une mauvaise tête , pour lui faire sentir que le titre de parent et de mari de ma bonne amie , ne suffisait point pour autoriser ses fréquentes visites, qui ne pouvaient plus être motivées par l'état de souffrance et de maladie, suite de mon chagrin.

Mon cher cousin vint un peu moins souvent; mais il s'établissait en visite pour trois ou quatre heures, quoi que je pusse faire , même écrire , en lui disant que j'étais pressée : lorsque je l'invitais décidément à se retirer, comme il fallut le lui dire nettement, il était chez lui de si mauvaise humeur, et faisait un tel train à sa femme, qu'elle me priait d'avoir patience pour sa tranquillité. C'était surtout les dimanches et fêtes que j'avais à soutenir cette corvée : quand il faisait beau, j'échappais et donnais rendez-vous à sa femme chez mes vieux parens; car la recevoir chez moi avec lui, pour un peu de temps, ce n'était pas la voir, mais être témoin des scènes que son bourru de mari ne manquait pas de lui faire. Dans l'hiver, je pris un

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