‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 144 sur 165 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

autre parti; aussitôt après le dîner, je donnais la clef des champs à ma bonne, qui m'enfermait à double tour et à triple barrière ; je demeurais parfaitement seule et tranquille jusqu à huit heures du soir. Trude était venu, n'avait trouve personne qui lui répondit , était revenu , et s'était quelquefois promené deux heures aux environs de la maison , à la pluie ou à la neige , pour attendre le moment d'entrer. Me faire celer, lorsque j'y étais véritablement avec quelqu'un , était à peu près impossible ; refuser absolument ma porte, en déterminant mon père à rompre avec le personnage (ce qui eût été difficile , parce qu'il n'avait point d'enfant, et que mon père trouvait bon de le ménager) , c'était en revenir à l'extrémité que craignait sa femme , renoncer à notre liaison , et l'exposer à de nouvelles disgrâces.

Je ne connais rien de pire que d'avoir affaire à un fou ; il n'est point de moyen avec lui , que de le lier; tout le reste est inutile. Ce maussade cousin était pour moi un vrai fléau; et la plus grande preuve de ce que vaut sa femme , c'est que j'aie pu m'empècher de le jeter par les fenêtres; mais il serait revenu par le grenier. Cependant, ii faut être juste; Trude n'était point sans une sorte d'honnêteté : plus fou que bête , on eût dit qu'il savait jusqu'à quel point il pouvait èxtravaguer impunément; jamais son grossier langage ne fut indécent; et s'il manquait éternellement aux procédés , à la raison, jamais il n'oifensa la modestie ou la pudeur»

Lorsque sa femme venait à la promenade avec moi , il nous épiait ; et si nous étions abordées ou saluées d'un homme quelconque , il devenait inquiet et furieux jusqu'à ce qu'il se fût assuré de qui ce pouvait être. On croit peut-être qu'il était jaloux envers sa femme ; c'était vrai jusqu'à certain point : mais il l'était à mon sujet bien davantage. Malgré les bizarreries de sa situation, la douceur de madame Trude était accompagnée de gaieté : elle pleurait un jour, et réunissait ses amis le lendemain; elle donnait à manger de loin en loin, et ces repas de famille étaient suivis de danses , une ou deux fois dans l'hiver. Sa cousine était toujours l'héroïne de la fête (i), et son mari en était plus aimable durant quelques jours. Je fis connaissance,

(i) Les deux cousines se quittaient peu. Une lettre de madame Roland ajoute quelques nouveaux coups de peinceau au portrait de madame Trude et au sien. Voici l'extrait de cette lettre.

4 janvier 1778 , à 3 heures du matiu.

« Je souris de me voir écrire si gravement , en songeant à » la vie que j'ai faite aujourd'hui, c'est-à-dire, hier. Je » dînai en famille chez mesdemoiselles D. P. La gaieté fut >» excessive et folle , je m'y livrai franchement. Les plaisan- »» teries de toute espèce, les jeux les plus folâtres nous oc- » cupèrent tour à tour. Madame Trude e'tait de la fête et ne » contribuait pas peu à l'animer : toilette élégante; propos »• légers, rire saillant , figure enjouée; elle avait tout ce qui -» peint le goût du plaisir et l'art de l'inspirer; ce soir elle

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