‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 156 sur 165 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

lébrait la fête ( de Seguin ) par des illuminations , et qui fît banqueroute peu après; et les agréables promenades du bois , et la belle vue du haut parc sur la Marne , pour laquelle nous franchissions une brèche du mur, et ces ermites du bois place's d'une manière si pittoresque, dans 1 église desquels était un tableau précieux pour Fart , curieux pour le sujet, où l'on voyait des milliers de diables tourmenter les damnés d'autant de façons ; et mes lectures avec mon oncle , surtout celle des tragédies de Voltaire dont nous déclamions un jour, chacun à notre tour, quelques rôles , lorsqu'à l'instant du plus grand pathétique, mademoiselle d'Hannaches , qui filait en silence , se mit à crier de sa voix grêle , contre les poules , avec lesquelles nous eûmes envie de l'envoyer; et ces concerts boiteux d'après souper, où , sur la table qu'on venait de desservir, des étuis de manchons servaient de pupitre au bon chanoine Bareux , en lunettes , faisant ronfler sa basse tandis que j'égratignais un violon , et tandis que mon oncle détonnait sur la flûte. Ah! je reviendrai sur ces douces scènes , si l'on me laisse vivre ; mais il faut rentrer au logis , toutefois après avoir parlé d'un certain hâbleur qui eut quelque nom.

De ce qui me restait à traiter pour servir de dernier supplément aux Mémoires sur ma vie

PRIVÉE (l).

Les manuscrits que m avait laisses M. Roland me le firent mieux connaître durant les dix-huit mois qu'il passa en Italie , que n'eussent pu faire de fréquentes visites . C'étaient des voyages, des réflexions, des projets d'ouvrages , des anecdotes qui lui étaient personnelles ; une ame forte , une probité austère, des principes rigoureux , du savoir et du goût s'y montraient à découvert.

Né dans l'opulence , d'une famille ancienne , distinguée dans la robe par son intégrité , il avait vu, jeune encore , la fortune s'évanouir par le défaut d'ordre d'une part , et de l'autre les excès de la dépense. Le dernier de cinq frères à qui l'on fit pren-

(i) J'ai laissé mon dernier cahier à Vincennes ; j'allais parler de Caraccioli , que j'y ai vu chez le chanoine , et dont les Lettres , sous le nom de Ganganelli, avaient fait quelque fortune , quoiqu'elles fussent souvent une répétition de luimême dans ses nombreux petits ouvrages. Mais à suivre ainsi les choses pied à pied , j'aurais à faire un long travail , pour lequel je n'ai plus assez à vivre; je me borne à un aperçu

APERÇU. 2b I

dre parti dans l'église , il avait , seul et sans secours, quitté la maison paternelle à l'âge de dix-neuf ans, pour ne point s'engager dans les ordres , ni dans le commerce auquel il répugnait également. Arrivé à Nantes de son premier vol , il s'y était placé chez un armateur pour s'instruire de différentes choses , avec le projet de passer aux Indes. Lesarrangemens étaient pris ; un crachement de sang survint et lui fît défendre la mer s'il n'y voulait périr : il se rendit à Rouen , où M. Godinot, son parent, inspecteur des manufactures , lui proposa d'entrer dans cette partie d'administration : il s'y détermina, s'y distingua bientôt par son activité , son travail, et s'y trouva enfin utilement placé. Les voyages et l'étude partageaient son temps et remplissaient sa vie. Avant de partir pour l'Italie , il avait amené chez mon père son frère le plus chéri, bénédictin, alors prieur au collège de Clugny à Paris ; c'était un homme d'esprit , de mœurs douces et d'un caractère aimable. Il venait me voir quelquefois et me communiquer les notes que son frère lui faisait passer ; car, à mesure qu'il voyageait , il couchait ses observations par écrit ; ce sont ces notes qu'à son tour il coupa en lettres et fit publier, en confiant leur impression à des amis qu'il avait à Dieppe, et dont l'un d'eux , fou de l'italien , renchérit sur les passages de- cette langue en les multipliant. Cet ouvrage , plein de choses, ne manque que d'une meilleure rédaction pour être le premier en rang dans les voyages de l'Italie. Le refondre a été l'un de nos

projets depuis que nous sommes unis ; mais je voulais voir aussi l'Italie ; le temps et les événemens nous ont entrailles d un autre coté.

Au retour de M. Roland, je me trouvai un ami; sa gravité, ses mœurs, ses habitudes , toutes consacrées au travail, me le faisaient considérer, pour ainsi dire sans sexe, ou comme un philosophe qui n'existait que par la raison. Une sorte de confiance s'établit; et par le plaisir quil trouva près de moi, il contracta par degrés le besoin d'y venir toujours plus souvent, il y avait près de cinq ans que j'avais fait sa connaissance , lorsqu'il me déclara des sentimens tendres; je n'y fus pas insensible, parce que j'estimais sa personne plus qu'aucune que j'eusse connue jusqu'alors ; mais j'avais remarqué qu'il ne l'était pas lui-même , ou par sa famille , à toutes les choses extérieures. Je lui dis franchement que sa recherche m'honorait, et que j'y répondrais avec plaisir ; mais que je ne me croyais pas un bon parti pour lui : je lui développai alors, sans réserve, l'état de la maison; elle était ruinée. J'avais échappé, par des comptes que je pris enfin sur moi de demander à mon père , au risque d'éprouver sa disgrâce, cinq cents livres de rentes qui faisaient, avec ma garde-robe, tout le reste de cette apparente fortune dans laquelle j'avais été élevée.

Mon père était jeune ; ses erreurs pouvaient l'entraîner à contracter des dettes que son impuissance à les remplir rendrait déshonorantes : il pouvait faire un mauvais mariage , et ajouter à ces maux des

enfans qui porteraient mon nom clans la misère , etc. , ete. , etc. J étais trop fière pour vouloir m'exposer à la malveillance dune famille qui ne s'honorerait point de mon alliance, ou à la générosité d'un époux qui n'y trouverait que des chagrins : je conseillai M. Roland, comme aurait pu faire un tiers étranger, pour le dissuader de songer à moi. Il persista ; je fus touchée, et je consentis à ce qu'il fit auprès de mon père les démarches nécessaires; mais, préférant de s'exprimer par écrit, il fut résolu qu'il ne s ouvrirait que par lettre lorsqu'il serait retourné à sa résidence ; et nous passâmes le reste du temps de son voyage d'alors à Paris, à nous voir tous les jours; je le consideiai comme l'être auquel je devais unir ma destinée , et je m'attachai à lui. Dès qu'il fut retourne à Amiens, il écrivit à mon père pour lui exposer ses vaux et ses desseins. Mou père trouva la le ttre sèche ; il n'aimait pas la roideur de M. Roland, ne se souciait guère d'avoir pour gendre un homme austère dont les regards lui paraissaient ceux d'un censeur ; il lui répondit avec dureté , impertinence , et me montra le tout quand il eut fait partir sa réponse. Je pris sur-le-champ ma résolution. J'écrivis à M. Roland que l'événement n'avait que trop justifié mes craintes à l'égard de mon père ; que je ne voulais pas lui causer d'autres disgrâces, que je le priais d abandonner son projet. Je déclarai à mon père ce que sa conduite m'avait mise dans le cas de faire ; j'ajoutai qu'après cela il ne serait point étonné que je

prisse une situation nouvelle , et que je me retirais dans un couvent. Mais comme je lui savais quelques dettes pressantes , je lui laissai la portion d'argenterie qui m'appartenait, pour y satisfaire; je louai un petit appartement à la Congrégation , et j'y établis ma retraite , bien décidée à réduire mes besoins sur mes revenus. Je le fis. J'aurais à donner des détails très-piquans sur cet état où je commençai d'user des ressources d'une ame forte. Je calculai sévèrement ma dépense, en mettant de côté pour des cadeaux à faire aux gens de service de la maison. Des pommes de terre , du riz , des haricots cuits dans un pot avec quelques grains de sel et un peu de beurre , variaient mes alimens et faisaient ma cuisine sans me prendre beaucoup de temps. Je sortais deux fois la semaine : l'une pour visiter mes grands pareils , l'autre pour me rendre chez mon père , donner un coup-d'œil a son linge , emporter ce qu'il était nécessaire de lui raccommoder. Le reste du temps , fermée sous mon toit de neige , comme je l'appelais, car je logeais près du ciel, et c'était dans l'hiver , sans vouloir faire de société habituelle avec les dames pensionnaires, je me livrais à l'étude, je fortifiais mon cœur contre l'adversité, je me vengeais à mériter le bonheur, du sort qui ne me l'accordait pas. Tous les soirs, la sensible Agathe venait passer demi-heure près du moi ; les douces larmes de l'amitié accompagnaient les effusions de son cœur. Un tour de jardin, aux heures où chacun était retiré , faisaient ma prome-

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nade solitaire ; la résignation d'un esprit sage , la paix d'une bonne conscience , l'élévation d'un caractère qui défie l'infortune, ces habitudes laborieuses qui font couler si rapidement les heures, ce goût délicat d'une ame saine qui trouve dans le sentiment de l'existence et celui de sa propre valeur -des dédommagerons inconnus au vulgaire : tels étaient mes trésors. Je n'étais pas toujours sans mélancolie, mais elle avait ses charmes; et si je n'étais point heureuse , j'avais en moi tout ce qu'il fallait pour l'être ; je pouvais m'enorgueillir de savoir me passer de ce qui me manquait d'ailleurs.

M. Roland, étonné , affligé , continua de m'écrire en homme qui ne cessait point de m'aimer, mais que la conduite de mon père avait blessé : il vint au bout de cinq ou six mois , et s'enflamma en me revoyant à la grille où je conservais cependant le visage de la prospérité . 11 vQiJkit me sortir de cette clôture , m'offrit de nouveau sa main, me fît presser de l'accepter par son frère le bénédictin. Je réfléchis profondément à ce que je devais faire. Je ne me dissimulai point qu'un homme qui aurait eu moins de quarantecinq ans n'aurait pas attendu plusieurs mois pour me déterminer à changer de résolution ; et j'avoue bien que cela même avait réduit mes sentimens à une mesure qui ne tenait rien de l'illusion : je considérai y d'autre part, que cette instance, aussi trèsréfléchie , m'assurait que j'étais appréciée , et que s'il avait vaincu sa susceptibilité aux désagrémens extérieurs que pouvait offrir mon alliance , j'en

étais d'autant plus assurée d'une estime que je n'aurais pas de peine à justifier. En lin , si le mariage était , comme je le pensais , un lien sévère , une association où la femme se charge, pour l'ordinaire, du bonheur des deux individus , ne valait-il pas mieux exercer mes facultés , mon courage , dans cette tache honorable, que dans l'isolement où je vivais? J'aurais à développer ici les réflexions fort sages, je crois, qui me déterminèrent; et, cependant, je n'avais pas fait toutes celles que les circonstances auraient pu me suggérer , mais que l'expérience seule permet d'apercevoir. Je devins la femme d'un véritable homme de bien qui m'aima toujours davantage à mesure qu'il me connut mieux. Mariée dans tout le sérieux de la raison , je ne trouvai rien qui m'en tirât ; je me dévouai avec une plénitude plus enthousiaste que calculée. A force de ne considérer que la fdliiité de mon partner, je m'aperçus qu'il manquait quelque chose à la mienne. Je n'ai pas cessé un seul instant de voir dans mon mari l'un des hommes les plus estimables qui existent, et auquel je pouvais m'honorer d'appartenir ; mais j'ai senti souvent qu'il manquait entre nous de parité ; que l'ascendant d'un caractère dominateur, joint à celui de vingt années plus que moi , rendait de trop Tune de ces deux supériorités. Si nous vivions dans la solitude , j'avais des heures quelquefois pénibles à passer ; si nous allions dans le monde , j'y étais aimée de gens dont je m'apercevais que quelques-uns pourraient trop me

toucher : je me plongeai dans le travail avec mon mari, autre excès qui eut son inconvénient; je l'habituai à ne savoir se passer de moi pour rien au monde , ni dans aucun instant.

La première année de mon mariage se passa tout entière à Paris , où Roland était appelé par les intendans du commerce qui voulaient faire de nouveaux règlemens de manufactures; règlemens que Roland combattit de toutes ses forces, par les principes de liberté qu'il portait partout. 11 faisait imprimer la description, qu'il avait faite pour l'Académie, de quelques arts, et il mettait au net ses manuscrits sur l'Italie ; il me fit son copiste et son correcteur d'épreuves; j'en remplissais la tâche avec une humilité, dont je ne puis m'empêcher de rire, lorsque je me la rappelle , et qui paraît presque inconciliable avec un esprit aussi exercé que je l'avais; mais elle coulait de mon cœur : je respectais si franchement mon mari , que je supposais aisément qu'il voyait mieux que moi ; et j'avais tant de crainte d'une ombre sur son visage , il tenait si bien à ses opinions , que je n'ai acquis qu'après assez long-temps la confiance de le contredire. Je suivis alors un cours d'histoire naturelle , et un cours de botanique ; c'était l'unique et laborieuse récréation de mes occupations de secrétaire et de ménagère; car, vivant en hôtel garni, puisque notre domicile n'était point à Paris, et m'étant aperçue que la délicate santé de mon mari ne s'aecommodait pas de toutes les cuisines, je prenais le 1. 17

soin de lui préparer moi-même les plats qui lui convenaient. Nous passâmes quatre années à Amiens; j'y fus mère et nourrice , sans cesser de partager le travail de mon mari , qui s'était chargé d'une partie considérable de la nouvelle Encyclopédie. Nous ne quittions le cabinet que pour des promenades hors de la ville ; je fis un herbier des plantes de la Picardie, et l'étude de la botanique aquatique donna lieu à VArt du tourbier. Des maladies fréquentes me donnèrent des inquiétudes pour la conservation de Roland; mes soins ne lui furent pas inutiles, ce fut un nouveau lien ; il me chérissait pour mon dévouement ; je m'attachais à lui par le bien que je lui faisais.

Il avait connu en Italie un jeune homme dont il estimait beaucoup l'âme douce et honnête , et qui , revenu avec lui en France, où il s'adonna à l'étude de la médecine, devint notre ami particulier. C'est Lanthenas , que j'aurais estimé davantage , si la révolution , cette pierre de touche des hommes , en le poussant dans les affaires , n'eût mis à découvert la faiblesse de son caractère et sa médiocrité. Il a des vertus privées, mais sans agrémens extérieurs; il convenait beaucoup à mon mari , il s'attacha beaucoup à nous deux; je l'aimai , le traitai comme mon frère, je lui en donnai le nom : son attachement, son honnêteté ne se sont de longtemps démentis. Il voulut venir demeurer avec nous ; Roland l'agréait ; je m'y opposai , parce que je jugeai qu'un sacrifice aussi complet dans un

homme de son âge et avec l'affection qu'il témoignait , entraînait secrètement l'idée d'un retour , que nos principes défendaient , et que d'ailleurs il n'eût pas obtenu de moi. C'était un bon et tendre frère , mais il ne pouvait être autre pour mon cœur, et ce sentiment me rendait d'autant plus libre et franche dans l'intimité établie entre nous trois. Lanthenas fut , comme le vulgaire , content de ce qu'il a , lorsque d'autres n'obtiennent pas davantage. Sous le dernier ministère de mon mari, son ame , qui n'avait encore été mise à aucune épreuve , fut épouvantée des grands mouvemens que prenait la révolution. Il ne voulut être à aucune des extrémités : ses opinions prirent une nouvelle teinte : son cœur l'empêchait d'être féroce comme les Montagnards ; mais il n'osa plus voir comme nous : il prétendit se mettre entre le côté droit , dont il blâmait les passions , et le côté gauche dont il ne pouvait approuver les excès : il fut moins que rien et se fît mépriser des deux partis.

Sophie épousa, pendant mon séjour à Amiens, le chevalier de Gomicourt, qui vivait à six lieues de là, en fermier, dans sa terre. Henriette, qui avait aimé M. Roland, et à qui sa famille aurait voulu la marier, approuva hautement la préférence qu'il m'avait donnée, avec cette touchante sincérité qui honore son caractère, et cette générosité dame qui la fait aimer. Elle se maria au vieux de Vouglans, devenu veuf, et à qui confesseur et médecin conseillèrent de reprendre femme , quoiqu'il

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eût soixante-quinze ans. Toutes deux sont veuves* Sophie est redevenue dévote , et sa poitrine attaquée la rend très-languissante et fait craindre pour ses jours, nécessaires à deux jolis enfans. Les différences de notre moral, quant au caractère et aux opinions, ont, avec l'éloignement et les affaires, relâché notre liaison sans la rompre . Henriette , libre, toujours vive et affectueuse, est venue me voir dans ma captivité , où elle aurait voulu prendre ma place pour assurer mon salut.

Roland avait désiré , au commencement de notre mariage , que je visse peu mes bonnes amies ; je me pliai à ses vœux , et je ne repris la liberté de les fréquenter davantage que lorsque le temps eut inspiré à mon mari assez de confiance pour lui ôter toute inquiétude de concurrence d'affection. C'était mal vu; le mariage est grave et austère; si vous ôtez à une femme sensible les douceurs de l'amitié avec des personnes de son sexe , vous diminuez un aliment nécessaire, et vous l'exposez. Que de développemens à donner à cette vérité !.. . Nous étions passés dans la généralité de Lyon , en 1784; nous nous fixâmes à V ille franche , dans la maison paternelle de M. Roland, où vivait encore sa mère, de l'âge du siècle, et son frère aîné, chanoine et conseiller. J'aurais de nombreux tableaux à faire des mœurs d'une petite ville et de leur influence; des chagrins domestiques d'une vie compliquée avec une femme respectable par son âge , terrible par son humeur , et entre deux:

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frères (1) dont le cadet avait la passion de l'indépendance, et l'aîné l'habitude et les préjugés de la domination.

Durant deux mois de l'hiver, nous demeurions à Lyon , que j'ai bien connu, et dont j'aurais beaucoup a dire : ville superbe par sa situation et son matériel, florissante par ses manufactures et son commerce, intéressante par ses antiquités et ses collections , brillante par sa richesse, dont l'empereur Joseph fut jaloux, et qui s'annonçait comme une magnifique capitale; aujourd'hui vaste tombeau où s'agitent les victimes d'un gouvernement cent fois plus atroce que le despotisme même sur les ruines duquel il s'est élevé. Nous allions à la campagne dans Fautomne ; et après la mort de madame la Platière , ma belle-mère , nous y passâmes la plus grande partie de l'année. La paroisse de Thézée, à deux lieux de Villefranche, où existe le Clos la Platière , ^st un pays aride par le sol , riche par ses vignes et ses bois ; c'est la dernière région du vignoble avant les hautes montagnes du Beaujolais. C'est là que mes goûts simples se sont exercés dans tous les détails de l'économie champêtre et vivifiante ; c'est là que j'ai appliqué, pour le soulagement de mes voisins, quelques connaissances acquises : je devins le

(1) Ces portraits de famille et ces peintures de mœurs se retrouveront dans les Lettres que nous avons obtenu la faculté de joindre à cette publication des Mémoires.

(Note des nouveaux éditeurs.)

médecin du village, d'autant plus chéri qu'il donnait des secours au lieu de demander des rétributions, et que le plaisir d'être utile rendait ses soins aimables. Comme l'homme des champs donne aisément sa confiance à qui lui fait du bien ! On dit qu'il n'est point reconnaissant; il est vrai que je ne prétendais pas que personne me fût. obligé , mais on m'aimait, et, lorsque je faisais des absences, j'étais pleurée. J'ai eu aussi des scènes plaisantes , et de bonnes femmes sont quelquefois venues me chercher de trois ou quatre lieues, avec un cheval, pour me prier d'aller sauver de la mort quelqu'un d'abandonné par le médecin. J'en arrachai mon mari, en 1789 , dans une maladie affreuse, où les ordonnances des docteurs ne l'eussent point délivré sans ma surveillance. Je passai douze jours sans dormir , sans me déshabiller , six mois dans l'inquiétude et les agitations d'une convalescence périlleuse , et je ne fus pas même indisposée ; tant le cœur donne de force , et double l'activité ! La révolution survint et nous enflamma; amis de l'humanité, adorateurs de la liberté , nous crûmes qu'elle venait régénérer l'espèce , détruire la misère flétrissante de cette classe malheureuse sur laquelle nous nous étions si souvent attendris ; nous l'accueillîmes avec transport. Nos opinions indisposèrent à Lyon beaucoup de gens qui, habitués au calcul du commerce, ne concevaient pas que, par philosophie , l'on provoquât et applaudit des changement qui n'étaient bons qu'aux autres ;

ils devinrent, par cela seul, ennemis de M. Roland; dès-lors, d'autres le prisèrent davantage. On le porta dans la municipalité de première formation ; il s'y prononça par son inflexible droiture ; on le craignit , et la calomnie , dune part , se mit en campagne, tandis que, de l'autre, l'affection ou l'impartialité le défendait. Député, pour les intérêts de la ville , auprès de l'Assemblée constituante, il vint à Paris; nous y passâmes près d'un an : j'ai dit ailleurs comment nous y connûmes plusieurs membres de cette assemblée, et nous liâmes naturellement avec ceux qui, comme nous, n'aimaient pas la liberté pour eux , mais pour elle , et qui , avec nous, partagent aujourd'hui le sort commun à presque tous ses fondateurs , ainsi qu'aux vrais amis de l'humanité, tels que Dion, Socrate , Phocion et. tant d'autres de l'antiquité ; Barnevelt et Sydney , dans les temps modernes.

Mon mari m'avait fait faire le voyage d'Angleterre en 1784, celui de Suisse en 1787; j'ai connu des personnages intéressans dans ces deux pays : nous sommes demeurés en relation avec plusieurs ; j'ai encore eu des nouvelles, il n'y a pas un an , de Lavater, ce célèbre pasteur de Zurich, connu par ses écrits , sa brillante imagination , son cœur affectueux et la pureté de ses moeurs (1) : l'honnête

(1) Il existe un dessin exécute' à la silhouette par le célèbre Lavater, et qui représente M. Roland , sa femme et leur

et savant Gosse, de Genève , gëmit sûrement de la persécution que nous essuyons; je ne sais ce qu'est devenu l'habile De Zacli , parcourant dernièrement l'Allemagne, autrefois professeur à Vienne, que j'ai vu souvent à Londres , où Pioland féraillait avec lui chez Banks, le président de la Société royale, qui réunissait les savans de son pays et les étrangers passant à Londres. J'ai voyagé avec le plaisir et l'utilité que donne la compagnie d'un homme qui connaît déjà les lieux et qui les a bien vus ; j'ai observé et couché par écrit ce dont j'étais le plus frappée. J'ai visité également quelques parties de la France : la révolution a empêché nos courses dans celles du midi , et le voyage d'Italie dont j'avais le désir et l'espérance. Amoureux de la chose publique , elle s'est emparée de toutes nos idées, elle a subjugué tous nos projets; nous nous sommes livrés à la passion de la servir. On verra dans mes écrits comment Roland fut placé dans le gouvernement, pour ainsi dire à son insu; et sa conduite publique ne peut manquer de prouver à l'impartiale postérité son désintéressement, ses lumières et ses vertus.

fille. Ce dessin, que rendent également précieux le souvenir de ceux qu'il retrnce et le nom de celui qui l'a fait, est dans le cabinet de M. Bosc , membre de l'Institut, l'un des plus honorables amis de cette femme qui savait si bien discerner le mérite et placer sa confiance.

{Noie des nouveaux éditeurs.)

Mon père , dont nous n'avions pas eu à nous louer, ne fît ni mariage , ni engagemens très -onéreux; nous payâmes quelques dettes qu'il avait contractées , et le décidâmes à se retirer des affaires qui ne pouvaient être pour lui que malheureuses , en lui assurant une pension. Quelque funestes qu'eussent été pour lui ses erreurs , dans lesquelles venait encore de s'écouler la petite succession de ma grand'maman , et quoiqu'il eût à s'applaudir de nos procédés , il avait le cœur trop haut, pour ne pas beaucoup souffrir de nous devoir; cet état d'irritation pour l'amour- propre l'empêcha parfois d'être juste , même envers ceux qui ambitionnaient de le satisfaire ; il est mort , après soixante ans , dans le rude hiver de 1787 à 1788, d'un catanlie dont il était incommodé depuis long-temps. Mon cher oncle mourut à Vincennes en 89; nous perdîmes, peu après , le frère bien aimé de mon mari ; il avait fait avec nous le voyage de Suisse , était devenu prieur et curé de Longpont , fut nommé électeur de son canton où il prêchait la liberté , comme il y pratiquait les vertus évangéliques ; avocat et médecin de ses paroissiens, trop sage pour un moine, il fut persécuté des ambitieux de son ordre , et souffrit beaucoup de tracasseries, dont le chagrin accéléra sa fin. Ainsi, partout, dans tous les temps, les bons succombent : ils ont donc un autre monde où iis doivent revivre , ou ce ne serait pas la peine de naître en celui-ci.

Calomniateurs aveugles ! suivez Roland à la piste,

épluchez sa vie , observez la mienne ; consultez les sociétés où nous avons vécu , les villes où nous sommes demeurés, la campagne où l'on ne dissimule pas; examinez Plus vous nous verrez de

près , plus vous aurez de dépit : voilà pourquoi vous voulez nous anéantir.

On a reproché à Roland d'avoir sollicité des lettres de noblesse ; voici la vérité. Sa famille en avait les privilèges depuis plusieurs siècles , par charges, mais qui ne les transmettaient point; et par l'opulence qui en soutient toutes les marques , armoiries, chapelle, livrée, fief, etc. L'opulence disparut ; elle fut suivie d'une médiocrité honnête, et Pioland avait la perspective de finir ses jours dans un domaine , le seul qui restât à sa famille , et qui appartient encore à son aîné ; il crut avoir droit , par son travail, à assurer à ses descendans un avantage dont ses auteurs avaient joui, et qu'il aurait dédaigné d'acheter. Il présente ses titres en conséquence , pour obtenir des lettres de reconnaissance de noblesse ou d'anoblissement. C'était au commencement de 1784; je ne sais quel est l'homme qui, à cette époque et dans sa situation, eût cru contraire à sa sagesse d'en faire autant. Je vins à Paris ; je vis bientôt que les nouveaux intendans du commerce, jaloux de son ancienneté dans une partie d'administration où il en savait plus qu'eux , en contradiction avec ses opinions sur la liberté du commerce qu'il défendait avec vigueur, en lui donnant les attestations requises de ses grands travaux , qu'ils

ne pouvaient refuser , n'y mettraient pas l'accent qui fait réussir (1). Je jugeai que c'était une idée à laisser dormir, et je ne poussai point les tentatives. Ce fut alors qu'apprenant les changemens dont j'ai parlé à l'article curieux de Lazowski , je demandai et j'obtins la translation de Roland à Lyon , dont la place le rapprochait de son pays , et le mettait dans sa famille , où je savais qu'il désirait se retirer parla suite. Patriotes du jour, qui avez eu besoin de la révolution pour devenir quelque chose, apportez vos oeuvres , et osez comparer !

Treize années passées en divers lieux , dans un travail continuel , avec des relations très-variées 5 et dont les dernières tiennent si particulièrement à l'histoire du jour, fourniraient la quatrième et la plus intéressante section de mes Mémoires. Les morceaux détachés qu'on trouvera dans mes Portraits et Anecdotes , en tiendront lieu : je ne sais

(1) Dans le nombre des écrits politiques que M. Roland a publiés, et que nous avons tous lus attentivement, on remarque une brochure intitulée : aperçu des travaux à entreprendre et des moyens de les suivre. Il était alors membre de la municipalité de Lyon. On retrouve dans cet écrit les vues d'un administrateur habile, et surtout les principes d'un économiste éclairé. M. Roland se prononce pour la liberté du commerce et la suppression des communautés d'arts et métiers. «< C'est aujourd'hui, dit-il, une question résolue »> affirmativement par les hommes les plus vertueux et les » plus éclairés de leur siècle, ïrudaine , Malesherbes et » Turgot. » (Note des nouveaux éditeurs.)

268 MÉMOIRES PABTICULIERS.

plus conduire ma plume au milieu des horreurs qui déchirent ma patrie : je ne puis vivre sur ses ruines , j'aime mieux m'y ensevelir. Nature, ouvre ton sein ! A trente-neuf ans .

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