‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 157 sur 165 · PREMIER MINISTERE DE ROLAND · texte numérisé non relu

PREMIER MINISTERE DE ROLAND

Comment Roland, philosophe austère,' savant laborieux , chérissant la retraite à ce double titre , a-t-il été appelé au ministère par Louis XVI? C'est une question que doivent se faire bien des gens; je me la ferais à moi-même à toute autre place que celle où je suis : je vais y répondre par les faits.

Roland exerçait les fonctions d'inspecteur du commerce et des manufactures dans la généralité de Lyon , avec ces connaissances et ces vues administratives qui auraient dû distinguer le corps des inspecteurs , si le gouvernement eût su maintenir l'esprit de leur institution , mais dont Roland donnait presque seul l'exemple. Au-dessus de sa place à tous les égards, passionné pour le travail et sensible à la gloire , il assemblait dans le silence du cabinet les matériaux que son expérience et son

activité lui avaient fait recueillir, et il continuait le Dictionnaire des manufactures pour la nouvelle Encyclopédie. Quelques ouvrages de Brissot lui furent adressés de la part de Fauteur, comme un témoignage de l'estime que lui avaient inspirée les principes de justice et de liberté qu'il avait remarqués dans les écrits de Roland. Ce témoignage fut reçu avec la sensibilité naturelle aux auteurs , et celle d'un homme de bien qui se trouve loué par ses pareils; il donna lieu à une correspondance, d'abord fort rare , puis soutenue par celle d'un de nos amis qui fit à Paris la connaissance de Brissot , et nous entretint de son personnel d'une manière avantageuse, comme offrant en pratique l'application de la théorie philosophique et morale renfermée dans ses écrits; enfin, elle s'alimenta parla révolution de 89: car les événemens, chaque jour multipliés, exerçaient vivement l'esprit et l'ame des philosophes préparés pour la liberté ; ils donnaient lieu à des communications intéressantes entre ceux qu'avaient enflammés l'amour de leurs semblables, et l'espoir de voir arriver pour tous le règne de la justice et de la félicité. Brissot ayant commencé à cette époque une feuille périodique, que l'excellence du raisonnement fera souvent consulter , nous lui faisions passer tout ce dont les circonstances nous présentaient la publicité comme utile : bientôt la connaissance fut perfectionnée, nous devînmes confians et intimes, sans nous être encore vus. Au milieu des crises inévitables, dans ces temps

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de révolution, où les principes , les préjuges, les passions élèvent des barrières insurmontables entre les personnes qui , jusque-là , avaient paru se convenir, Roland fut porte à la municipalité de Lyon. Son existence , sa famille et ses relations paraissaient devoir l'attacher à l'aristocratie; son caractère, sa réputation le rendaient intéressant pour le parti populaire , auquel devaient le consacrer sa philosophie et son austérité. Dès qu'il fut prononcé , il eut des ennemis d'autant plus ardens , que son imperturbable équité dénonça sans ménagement tous les abus qui s étaient multipliés dans l'administration des finances de la ville. Elle offrait l'abrégé des dilapidations de celles de l'Etat, et Lyon se trouvait endetté de quarante millions. 11 fallait solliciter des secours, car les fabriques avaient souffert dans la première année de la révolution ; vingt mille ouvriers avaient été sans pain durant l'hiver : il fut résolu de députer extraordinairement auprès de l'Assemblée constituante, pour lui faire part de cette situation; et Roland fut envoyé. Nous arrivâmes à Paris le 20 de février 1 791 . Je n'avais pas revu mon pays depuis cinq ans; j'avais suivi la marche de la révolution , les travaux de l'Assemblée , étudié le caractère et les talens de ses membres les plus considérables, avec un intérêt difficile à imaginer, et qu'on ne peut guère apprécier qu'avec la connaissance de ma trempe et de mon activité. Je courus aux séances; je vis le puissant

Mirabeau(i),letonnantCazalès,i'audacieuxMaury, les astucieux Lameth,le froid Barnave ; je remarquai avec dépit, du coté des noirs, ce genre de supériorité que donnent dans les assemblées l'habitude de la représentation, la pureté du langage, les manières distinguées : mais la force de la raison, le courage de la probité, les lumières de la philosophie , le savoir du cabinet et la facilité du barreau, devaient assurer le triomphe aux patriotes du côté gauche , s'ils étaient tous purs et pouvaient rester unis.

Brissot nous vint visiter. Je ne connais rien de si plaisant que la première entrevue de personnes qui se sont liées par correspondance sans connaître réciproquement leurs masques : on se regarde avec curiosité pour voir si les traits du visage répondent à la physionomie de lame , et si l'extérieur de la personne confirme l'opinion qu'on s'est formée d'elle. Les manières simples de Brissot , sa franchise , sa négligence naturelle , me parurent en par-

(i) Le seul homme dans la révolution dont le génie pût diriger des hommes et eu imposer à une assemblée : grand par ses facultés, petit par ses vices, mais toujours supérieur au vulgaire , et immanquablement son maître dès qu'il voulait prendre la peine de le commander. Il mourut bientôt après : je crus que c'était à propos pour sa gloire et pour la liberté; mais les événeinens m'ont appris à le regretter davantage. Il fallait le contre-poids d'un homme de cetteforce, pour s'opposer à l'action d'une foule de roquets, et nous préserver de la domination des bandits.

faite harmonie avec l'austérité de ses principes ; mais je lui trouvais une sorte de légèreté d'esprit et de caractère qui ne convenait pas également bien à la gravité de la philosophie ; elle m'a toujours fait peine, et ses ennemis en ont toujours tiré parti. A mesure que je l'ai connu davantage, je l'ai plus estimé ; il est impossible d'unir un plus entier désintéressement à un plus grand zèle pour la chose publique , et de s'adonner au bien avec plus d'oubli de soi-même ; mais ses écrits sont plus propres que sa personne à l'opérer, parce qu'ils ont toute l'autorité que donnent à des ouvrages , la raison , la justice et les lumières , tandis que sa personne n'en peut prendre aucune , faute de dignité . C'est le meilleur des humains , bon époux , tendre père , fidèle ami , vertueux citoyen ; sa société est aussi douce que son caractère est facile ; confiant jusqu'à l'imprudence , gai , naïf, ingénu comme on l'est a quinze ans , il était fait pour vivre avec des sages et pour être la dupe des médians. Savant publiciste, livré dès sa jeunesse à l'étude des rapports sociaux et des moyens de bonheur pour l'espèce humaine, il juge bien l'homme , et ne connaît pas du tout les hommes. Il sait qu'il existe des vices; mais il ne peut croire vicieux celui qui lui parle avec un bon visage ; et quand il a reconnu des gens pour tels , il les traite comme des fous qu'on plaint, sans se défier d'eux. Il ne peut pas haïr; on dirait que son ame , toute sensible qu'elle soit, n'a point de consistance pour un sentiment aussi vigoureux. Avec

beaucoup de connaissances, il a le travail extrêmement facile , et il compose un traite comme un autre copie une chanson ; aussi , l'œil exercé discerne — t — il dans ses ouvrages , avec un fond excellent, la touche hâtive d'un esprit rapide et souvent léger. Son activité , sa bonhomie , ne se refusant à rien de ce qu'il croit être utile, lui ont donné l'air de se mêler de tout , et l'ont fait accuser d'intrigue par ceux qui avaient besoin de l'accuser de quelque chose. Le plaisant intrigant que l'homme qui ne songe jamais à lui ni aux siens , qui a autant d'incapacité que de répugnance pour s'occuper de ses intérêts , et qui n'a pas plus de honte de la pauvreté que de crainte de la mort , regardant l'une et l'autre comme le salaire accoutumé des vertus publiques î Je Tai vu consacrant tout son temps à la révolution , sans autre but que de faire triompher la vérité et de concourir au bien général , rédigeant assidûment son journal dont il aurait pu faire aisément un objet de spéculation , se contenter de la modeste rétribution que lui donnait son associé. Sa femme , modeste comme lui , avec un très-bon sens et quelque force dame , jugeait plus sévèrement les choses. Elle avait , depuis leur mariage , toujours tourné les yeux vers les Etats-Unis d'Amérique , comme le lieu dont le séjour convenait à leurs goûts , à leurs mœurs , et dans lequel il était aisé de s'établir avec de très-faibles moyens de fortune. Brissot avait fait un voyage en conséquence, et ils étaient sur le point d'y passer, lorsque la ré-

volution l'enchaîna. Né à Chartres, et camarade de Pétion, qui est de la même ville, Brissot se lia encore plus étroitement avec lui dans l'Assemblée constituante , où ses lumières et son travail aidèrent plusieurs fois son ami. Il nous le fit connaître , ainsi que plusieurs députés, que d'anciennes relations ou la seule conformité des principes et le zèle de la chose publique réunissaient fréquemment pour conférer sur elle. Il fut même arrangé que l'on viendrait chez moi quatre fois la semaine , dans la soirée, parce que j'étais sédentaire, bien logée , et que mon appartement se trouvait placé de manière à n'être fort éloigné d'aucun de ceux qui composaient ces petits comités.

Cette disposition me convenait parfaitement ; elle me tenait au courant des choses auxquelles je prenais un vif intérêt ; elle favorisait mon goût pour suivre les raisonnemens politiques et étudier les hommes. Je savais quel rôle convenait à mon sexe, et je ne le quittai jamais. Les conférences se tenaient en ma présence sans que j'y prisse aucune part; placée hors du cercle et près d'une table, je travaillais des mains , ou faisais des lettres , tandis que l'on délibérait : eussai-je à expédier dix missives, ce qui avait lieu quelquefois, je ne perdais pas un mot de ce qui se débitait , et il m'arrivait de me mordre les lèvres pour ne pas dire le mien .

Ce qui me frappa davantage et me fît une peine singulière , c'est cette espèce de parlage et de légèreté au moyen desquels des hommes de bon sens

passent trois ou quatre heures sans rien résumer. Prenez les choses en détail , vous avez entendu soutenir d'excellens principes, donner de bonnes idées, ouvrir quelques vues ; mais en niasse il n'y a point de marche tracée, de résultat fixe, et de point déterminé vers lequel il soit convenu que chacun parviendra de telle manière.

J'aurais quelquefois souffleté d'impatience ces sages que j'apprenais chaque jour à estimer pour l'honnêteté de leur ame, la pureté de leurs intentions ; excellens raisonneurs , tous philosophes , savans politiques en discussion : mais, n'entendant rien à mener les hommes , et par conséquent à influer dans une assemblée , ils faisaient , ordinairement en pure perte , de la science et de l'esprit.

Cependant j'ai vu projeter quelques bons décrets qui ont passé ; bientôt la coalition de la minorité de la noblesse acheva d'affaiblir le côté gauche , et opéra les maux de la révision ; il n'y avait plus qu'un petit nombre d'hommes inébranlables qui osaient combattre pour les principes; et, sur la fin, il se réduisit presque à Buzot, Pétion et Robespierre. Celui-ci me paraissait alors un honnête homme; je lui pardonnais, en faveur des principes, son mauvais langage et son ennuyeux débit. J'avais cependant remarqué qu'il était toujours concentré dans ces comités; il écoutait tous les avis, donnait rarement le sien , ou ne prenait pas la peine de le motiver ; et j'ai ouï dire que le lendemain , le premier à la tribune , il faisait valoir les raisons qu'il

avait entendu exposer la veille par ses amis. Cette conduite lui fut quelquefois reprochée avec douceur; il se tirait d'affaire par des gambades, et on lui passait sa ruse comme celle d'un amour-propre dévorant dont il était vraiment tourmenté . Cependant cela nuisait un peu à la confiance ; car s'il s'agissait de proposer quelque chose et de convenir des faits , ou de se distribuer les rôles en conséquence, on n'était jamais sûr que Robespierre ne viendrait pas , comme par boutade , se jeter à la traverse ou prévenir inconsidérément les tentatives par l'envie de s'en attribuer l'honneur, et faire ainsi tout manquer. Persuadée alors que Robespierre aimait passionnément la liberté, j'étais disposée à attribuer ses torts à l'excès d'un zèle emporté : cette sorte de réserve , qui semble annoncer ou la crainte de se laisser pénétrer parce qu on n'est pas bon à connaître , ou la défiance d'un homme qui ne trouve pas en soi-même de quoi ajouter foi à la vertu d'autrui , et qui caractérise Robespierre, me faisait de la peine; mais je la prenais pour de la timidité. C'est ainsi qu'avec un heureux préjugé en faveur de quelqu'un , on transforme les plus fâcheux indices en signes des meilleures qualités. Jamais le sourire de la confiance ne s'est reposé sur les le— . vres de Robespierre , tandis qu'elles sont presque toujours contractées par le rire amer de l'envie qui veut paraître dédaigner. Son talent , comme orateur , était au-dessous du médiocre ; sa voix triviale, ses mauvaises expressions, sa manière vicieuse de

55û NOTICES IUSTOIWOUES

prononcer, rendaient son débit fort ennuyeux. Mais il défendait les principes avec chaleur et opiniâtreté ; il y avait du courage à continuer de le faire au temps où le nombre des défenseurs du peuple s'était prodigieusement réduit. La cour les haïssait et les faisait calomnier, les patriotes devaient donc les soutenir et les encourager. J'estimais Robespierre sous ce rapport, je le lui témoignais; et lors même qu'il était peu assidu au petit comité , il venait de temps en temps me demander à dîner. J'avais été frappée de la terreur dont il parut pénétré le jour de la fuite du roi à Varennes (i) ; je 4e trouvai l'après-midi chez Pétion , où il disait avec inquiétude que la famille royale n'avait pas pris ce parti sans avoir dans Paris une coalition qui ordon-

(i) On trouvera, sur le voyage de Varennes , les détails les plus instructifs et les plus intéressans dans les Mémoires de Ferrière , et dans ceux du marquis de Bouille. Le premier peint avec une grande vérité l'effet que produisirent sur l'Assemblée, surParis, dans les provinces, la nouvelle du départ et celle de l'arrestation du roi. Le second ne laisse ignorer aucune des particularités du voyage, aucune des mesures qu'il avait prises , aucune des circonstances qui rendirent vaines toutes les précautions que lui avait suggérées sa prudence. Nous pouvons annoncer que ces derniers Mémoires n'auront jamais été publiés d'une manière plus complète; M. le marquis de Bouille, lieutenant-général, ayant ouvert pour nous, avec la plus noble bienveillance, le portefeuille de son père, et s'étant lui-même chargé du soin d'ajouter au texte des notes indispensables et des éclaircissemens importais. {Note des nouveaux éditeurs.)

nerait la Saint-Barthélémy des patriotes, et qu'il s'attendait à ne pas vivre dans les vingt-quatre heures. Pétion et Brissot disaient , au contraire, que cette fuite du roi e'tait sa perte, et qu'il fallait en profiter; que les dispositions du peuple étaient excellentes; qu'il serait mieux éclairé sur la perfidie de la cour par cette démarche , que n'auraient pu faire les plus sages écrits ; qu'il était évident pour chacun, par ce seul fait, que le roi ne voulait pas de la constitution qu'il avait jurée; que c'était le moment de s'en assurer une plus homogène , et qu'il fallait préparer les esprits à la république. Robespierre , ricanant à son ordinaire et se mangeant les ongles, demandait ce que c'était qu'une république! Le projet du journal intitulé le Pié public ai n (dont il n'y a eu que deux numéros ) fut alors imaginé. Dumont le Genevois, homme d'esprit, y travaillait ; Duchàtelet, militaire, y prêtait son nom: et Condorcet, Brissot , etc. , se préparaient à y concourir. L'arrestation de Louis XVI fit grand plaisir à Pvobespierre ; il voyait par-là tous les malheurs prévenus , et cessait de craindre pour lui : les autres s'en affligèrent ; ils trouvaient que c'était la rentrée de la peste dans le gouvernement; que les intrigues allaient recommencer, et que l'effervescence du peuple apaisé par le plaisir de voir retenir le coupable,, ne servirait plus à seconder les efforts des amis de la liberté. Us jugeaient bien, et d'autant plus sûrement , que la réconciliation de Lafayette avec les Lameth leur démontrait une coalition nouvelle qui

ne pouvait avoir pour base l'intérêt public. 11 n'était possible de la contre-balancer que par la force de l'opinion , manifestée d'une manière imposante; les patriotes n'ont jamais eu pour cela que leur plume et leur voix ; mais , lorsque quelque mouvement populaire venait les aider , ils l'accueillaient avec plaisir , sans regarder ni s'inquiéter assez comment il était produit. Il y avait, derrière la toile , un intéressé que les aristocrates accusaient trop vivement, pour que les patriotes ne fussent pas tentés de lui pardonner , tant qu'ils n'apercevraient que des choses qu'on pouvait tourner au profit commun ; d'ailleurs , ils ne pouvaient se persuader que sa personne fût redoutable.

Il est fort difficile de ne point se passionner en révolution ; il est même sans exemple d'en faire aucune sans cela : on a de grands obstacles à vaincre ; on ne peut y parvenir qu'avec une activité , un dévouement, qui tiennent de l'exaltation, ou qui la produisent. Dès-lors on saisit avidement ce qui peut servir , et l'on perd la faculté de prévoir ce qui pourra nuire. De là cette confiance, cet empressement à profiter d'un mouvement subit , sans remonter à son origine pour bien savoir comment on doit le diriger ; de là cette délicatesse , si je peux ainsi parler , dans la concurrence d'agens qu'on n'estime pas , mais qu'on laisse faire parce qu'ils semblent aller au même but. D'Orléans n'était sûrement pas à craindre isolément ; mais son nom , ses alliances , sa richesse et son conseil lui prêtaient

de grands moyens : il avait certainement une /part secrète à toutes les agitations populaires : les hommes purs le soupçonnaient ; mais cela leur paraissait un ferment nécessaire pour soulever une masse inerte : il leur suffisait de n'y pas avoir part, et ils se flattaient de rendre tout utile au public ; d'ailleurs, ils croyaient plus au désir qu'avait d'Orléans de se venger d'une cour qui l'avait dédaigné et qu'il était bien aise d'humilier , quà des desseins d'élévation pour lui-même.

Les Jacobins proposèrent une pétition à l'Assemblée , pour lui demander le jugement du traître qui avait fui , ou l'inviter à recueillir le vœu du peuple sur le traitement qu'il pouvait mériter, et déclarer , en attendant , qu'il avait perdu la confiance de celui de Paris. Laclos , cet homme plein d'esprit, que la nature avait fait pour de grandes combinaisons , et dont les vices ont consacré toutes les facultés à l'intrigue ; Laclos , dévoué à d'Orléans et puissant dans son conseil , fît cette proposition aux jacobins , qui l'accueillirent , et près de qui elle fut appuyée par un détachement de quelques centaines de motionnaires et de coureuses , tombés du Palais-Royal dans le lieu de leur séance, à dix heures du soir. Je les y vis arriver. La société délibéra avec cette foule qui donna aussi son suffrage ; elle arrêta les bases de la pétition , et nomma , pour la rédiger , des commissaires , au nombre desquels étaient Laclos et Brissot. Us travaillèrent dans la nuit même , car il avait été arrêté qu'une députa-

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tion de la société porterait , dès le lendemain , cette pétition au Champ-de-Mars , pour y être communiquée à ceux qui désireraient en prendre connaissance et voudraient y apposer leur signature .

Laclos prétexte un mal de tête , résultant du défaut de sommeil , qui ne lui permettait pas de tenir la plume ; il pria Brissot de la prendre , et , en raisonnant avec lui de la rédaction , il proposait , comme dernier article, je ne sais plus quelle clause qui rappelait la royauté et ménageait une porte à d'Orléans : Brissot , étonné , la repoussa vivement , et l'autre , fort habile , l'abandonna avec l'air de n'en avoir pas pesé toute la conséquence : il sentait bien qu'il pourrait toujours l'y faire glisser, et véritablement elle s'est trouvée dans l'imprimé qu'on a répandu comme projet arrêté par les jacobins. Mais lorsque la société, assemblée le lendemain matin pour examiner la rédaction et faire l'envoi de la pétition, apprit que l'Assemblée nationale avait fixé le sort du roi , elle expédia ses commissaires au Champ-de-Mars, pour annoncer au peuple que , le décret étant porté sur l'affaire du roi , il n'y avait plus lieu à la pétition proposée.

J'étais au Champ de la Fédération , où la curiosité m'avait conduite ; il n'y avait pas plus de deux ou trois cents personnes éparses aux environs de l'autel de la patrie , sur laquelle des députés des Cordeliers , des sociétés fraternelles , portant des piques avec des écriteaux déclamatoires , haran-

quaient les assistans et alimentaient l'indignation contre Louis XVI. On annonça que, les Jacobins retirant leur pétition, il fallait que les citoyens zélés en fissent une autre, et se rassemblassent le lendemain à cet effet. Ce fut alors que les partisans de la cour , sentant la nécessité d'en imposer par la terreur , combinèrent les moyens de frapper un grand coup : les menées furent préparées en conséquence ; la proclamation inopinée et la brusque exécution de la loi martiale , opérèrent ce qu'on a justement appelé le massacre du Champ-de-Mars . Le peuple effrayé n'osa plus remuer ; partie de la garde nationale , séduite ou trompée , secondant Lafayette par dévouement à la cour , ou par une aveugle confiance dans son prétendu patriotisme , servait elle-même de rempart contre ses concitoyens ; le drapeau de la mort fut appendu à l'hôtel commun , et toute la révision se fit sous son influence (i).

(i) Ces événemens ont été d'une grande importance. Madame Roland prononce ici , d'un ton bien décisif, sur des faits qui doivent tenir au moins en susj)ens les jugemens de l'histoire. Quelques-uns des hommes que madame Roland vient de nommer , avaient fondé sur le départ du roi l'espoir de sa déchéance et le projet d'une république. Ce projet surprit le peuple, effraya l'Assemblée: les orléanistes avaient d'autres desseins ; le côté droit y voyait le renversement du trône; le côté gauche, celui de la constitution : tous les partis se réunirent. La lutte ne tarda pas à s'engager entre l'Assemblée nationale et quelques chefs subalternes du club

L'érection des Feuillans avait été arrangée presque en même temps pour affaiblir les Jacobins ; et certes , toute la marche de la coalition à cette époque prouva combien la cour et ses partisans étaient supérieurs à leurs adversaires en combinaisons d'intrigues.

Je ne connais pas d'effroi comparable à celui de Robespierre dans ces circonstances ; on parlait effectivement de lui faire son procès, probablement pour l'intimider : on disait qu'il s'ourdissait une trame aux Feuillans contre lui et les commissaires à la rédaction de la pétition des Jacobins. Nous nous inquiétâmes véritablement sur son compte, Roland et moi : nous nous fîmes conduire chez lui au fond du Marais , à onze heures du soir , pour lui offrir un asile ; mais il avait déjà quitté son domicile : nous nous rendîmes chez Buzot pour lui dire que, sans abandonner les Jacobins, il ferait peutêtre bien d'entrer aux Feuillans pour juger de ce

des Jacobins ; elle eut pour résultat les tristes événemens du Champ-de-Mars.

Les scènes dont il devint le théâtre , ont été diversement racontées : par exemple, Ferricre, qu'on lira plus tard , les présente sous un tout autre aspect que madame Roland : quant à nous, fidèles au plan que nous avons conçu , nous mettrons dès ce moment , sous les yeux du lecteur, des témoignages contradictoires et des pièces qui ont un caractère authentique. On trouvera d'abord, dans les notes, le récit des massacres du Champ-de-Mars , tel qu'il est inséré dans les Révolutions de Paris. Nous placerons, à la suite ; un ta-

qui s'y passait, et s'y trouver prêt à défendre ceux qu'on voulait persécuter. Buzot hésite quelque temps : « Je ferais tout , dit-il , pour sauver ce malheureux jeune homme (en parlant de Robespierre) , quoique je sois loin de partager l'opinion de certaines personnes sur son compte; il songe trop à lui pour tant aimer la liberté ; mais il la sert , et cela me suffît. Néanmoins le public doit passer avant lui; je serais inconséquent à mes principes y et j'en donnerais une fausse idée, si je me rendais aux Feuillans; j'ai de la répugnance à un rôle qui me donnerait deux visages. Grégoire y est allé, il nous instruira de ce qui s'y passe ; et , enfin , on ne peut rien contre Robespierre sans faire agir l'Assemblée ; là, je serai toujours pour le défendre. Quant à moi , qui ne vais guère aux Jacobins , parce que l'espèce m'afflige et me paraît plus hideuse dans ces bruyantes assemblées, je vais m'y rendre assidûment tant que durera la persécution qui s'é-

bleau différent des mêmes faits , tracé par un homme dont les opinions sont en général peu favorables à la révolution , mais qui en fut un témoin oculaire, et qui en parle souvent en historien bien instruit. Enfin, nous joindrons à ces deux morceaux , premièrement , l'extrait de la séance dans laquelle l'Assemblée nationale prit connaissance des faits; et en second lieu , le procès-verbal qui en fut dressé par la municipalité de Paris. Voyez les Êclaircissemens historiques et les Pièces officielles sous la lettre (A).

(Note des nouveaux éditeurs.)

lève contre une société que je crois utile à la liberté. » Buzotse peignait dans ses paroles , et il agit comme il parle , avec rectitude et vérité ; c'est le caractère de la probité même revêtue des formes douces de la sensibilité. Je l'avais distingué , dans ce petit comité , par le grand sens de ses avis et cette manière bien prononcée qui appartient à l'homme juste. Il ne logeait pas fort loin de nous ; il avait une femme qui ne paraissait point à son niveau, mais qui était honnête, et nous nous vîmes fréquemment. Lorsque les succès de la mission de Roland, relative aux dettes de la commune de Lyon , nous permirent de retourner en Beaujolais, nous restâmes en correspondance avec Buzot et Robespierre ) elle fut plus suivie avec le premier ; il régnait entre nous plus d'analogie, une plus grande base à l'amitié , et un fonds autrement riche pour l'entretenir. Elle est devenue intime , inaltérable ; je dirai ailleurs comment cette liaison s'est resserrée.

La mission de Roland le retint sept mois à Paris ; nous quittâmes cette cité à la mi-septembre, après que Roland eut obtenu pour Lyon tout ce que cette ville pouvait désirer, et nous passâmes l'automne à la campagne, occupés des vendanges.

L'un des derniers actes de l'Assemblée constituante fut la suppression des inspecteurs. Nous examinâmes si nous prendrions le parti de rester à la campagne , ou s'il ne serait pas mieux d'aller passer l'hiver à Paris , pour y faire valoir les droits

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de Roland à une retraite , après quarante années d'emploi , et suivre en même temps son travail encyclopédique, toujours plus facile à rédiger aux foyers des lumières , parmi les savans et les artistes , qu'au fond d'un désert.

Nous revînmes à Paris dans le courant de décembre. Les constituans étaient retournés chez eux; Pétion avait passé à la Mairie , et les sollicitudes de cette place l'occupaient tout entier; il n'y avait plus de point de ralliement , et nous vîmes beaucoup moins Brissot lui-même. Toute notre attention se concentrait dans l'intérieur ; l'activité de Roland lui faisait projeter un journal des arts utiles , et nous cherchions , dans les douceurs de l'étude une distraction aux affaires publiques , dont l'état nous paraissait affligeant. Cependant plusieurs députés de l'Assemblée législative se rassemblaient quelquefois chez l'un d'eux , place Vendôme ; et Roland , dont on estimait le patriotisme et les lumières , fut invité à s'y rendre ; l'éloignement l'en dégoûtait , il y alla très-peu. L'un de nos amis , qui s'y trouvait fréquemment , nous apprit^ vers la mi-mars , que la cour intimidée cherchait , dans son embarras, à faire quelque chose qui lui rendît de la popularité ; qu'elle ne s'éloignerait pas de prendre des ministres jacobins , et que les patriotes s'occupaient à faire tomber son choix sur des hommes graves et capables; ce qui importait d'autant plus, que cela même pourrait être un piège de la part de la cour, qui ne serait pas fâchée

qu'on lui poussât de mauvaises tètes dont elle eût droit de se plaindre ou de se moquer. Il ajouta que quelques personnes avaient songé à Roland , dont l'existenee dans le monde savant , les connaissances administratives et le caractère connu de justice et de fermeté offraient de la consistance. Cette idée me parut creuse et ne fît guère d'impression sur mon esprit.

Le 21 du même mois, Brissot vint me trouver un soir, me répéta les mêmes choses d'une manière plus positive, demandant si Roland consentirait à se charger de ce fardeau ; je lui répliquai que m'en étant entretenue avec lui par conversation , lors de la première ouverture qui en avait été faite , il m'avait paru qu'en appréciant les difficultés , même les dangers, son zèle et son activité ne répugnaient point à cet aliment ; que cependant il fallait y regarder de plus près. Le courage de Roland ne s'effraya pas; le sentiment de ses forces lui inspirait la confiance d'être utile à la liberté, à son pays ; et cette réponse fut rendue à Brissot le lendemain.

Le vendredi 25 , à onze heures du soir, je le vis entrer chez moi avec Dumouriez, qui, sortant du conseil , venait apprendre à Roland sa nomination au ministère de l'intérieur, et le saluer son collègue. Dumouriez , ministre depuis peu de temps, parla des sincères dispositions du roi à soutenir la constitution , et de l'espérance de voir la machine Lien en jeu, dès que le conseil n'aurait qu'un même

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esprit; il témoigna à Roland sa satisfaction particulière de voir appeler au gouvernement un patriote vertueux et éclaire tel que lui. Brissot observa que le département de l'intérieur était le plus délicat et le plus chargé dans les circonstances , et que c'était un repos d'esprit pour les amis de la liberté , que de le voir confié à des mains fermes et pures. Ils restèrent un quart-d'heure ; on donna le rendezvous pour prêter serment le lendemain. « Voilà un homme, dis -je à mon mari après leur départ , en parlant de Dumouriez que je venais de voir pour la première fois , qui a l'esprit délié , le regard faux , et dont peut-être il faudra plus se défier que de personne au monde; il a exprimé une grande satisfaction du choix patriotique dont il était chargé de faire l'annonce; mais je ne serais pas étonnée qu'il te fit renvoyer un jour.» Effectivement, ce seul aperçu de Dumouriez me faisait trouver une si grande dissonance avec Roland, qu'il ne me semblait pas qu'ils pussent long-temps aller ensemble. Je voyais, d'un côté, la droiture et la franchise en personne , la sévère équité sans aucun des moyens des courtisans, ni des ménagemens de 1 homme du monde; de l'autre, je croyais reconnaître un roué très -spirituel, un hardi chevalier qui devait se moquer de tout , hormis de ses intérêts et de sa gloire. Il n'était pas difficile de conclure que de tels élémens devaient se repousser.

Roland, ministre, eut bientôt, avec son incroyable activité , sa facilité pour le travail et son

grand esprit d'ordre , classé dans sa tête toutes les parties de son département. Mais les principes et les habitudes des chefs de bureaux rendaient le travail infiniment pénible ; il fallait être sur ses gardes et dans une extrême contention pour qu'il n'échappât rien de contradictoire; il fallait lutter perpétuellement avec ses agens. Il sentait bien la nécessité de les changer, mais il était trop sage pour le faire avant de s'être familiarisé avec les choses, et assuré des personnes qu'il pourrait substituer. Quant au conseil, ses séances ressemblaient davantage à des causeries de compagnie, qu'à des délibérations d'hommes d'Etat. Chaque ministre y portait les ordonnances et proclamations à la signature, et celui de la justice présentait les décrets à la sanction. Le roi lisait la gazette, faisait à chacun des questions sur ce qui lui était personnel ,, témoignait ainsi avec assez d'adresse ce genre d'intérêt dont les grands savaient se faire un mérite; raisonnait en bon homme sur les affaires en général , et protestait à tous propos, avec l'accent de la franchise , de son désir de faire marcher la constitution. J'ai vu Roland et Clavière presque enchantés , durant trois semaines, des dispositions du roi, le croire sur sa parole, et se réjouir en braves gens de la tournure que devaient prendre les choses. «Bon dieu! leur disais-je , lorsque je vous vois partir pour le conseil dans cette disposition confiante , il me semble toujours quevous êtes prêts à faire une sottise.» Je n'ai jamais pu croire h la vocation constitutionnelle d'un

roi né sous le despotisme, élevé pour lui et habitué a l'exercer; il aurait fallu que Louis XVI fût un homme fort au-dessus du vulgaire par son esprit, pour vouloir sincèrement la constitution qui restreignait son pouvoir ; et s'il avait été cet homme , il n'aurait pas laissé survenir les événemens qui ont amené la constitution.

La première fois que Pioland parut à la cour , la simplicité de son costume , son chapeau rond et les rubans qui nouaient ses souliers , firent l'étonnement et le scandale de tous les valets, de ces êtres qui , n'ayant d'existence que par l'étiquette , croyaient le salut de l'empire attaché à sa conservation. Le maître des cérémonies s'approcha de Dumouriez d'un air inquiet, le sourcil froncé, la voix basse et contrainte, montrant Roland du coin de l'œil. « Eh! Monsieur, point de boucles à ses souliers! — Ah! Monsieur, tout est perdu, » répliqua Dumouriez avec un sang -froid à faire éclater de rire .

C'est ici le moment de dire ce qu'on pensait alors du roi et de la cour. Louis XVI n'était pas précisément tel qu'on s'était attaché à le peindre pour l'avilir : ce n'était ni l'imbécile abruti qu'on exposait au mépris du peuple, ni l'honnête homme bon et sensible que préconisaient ses amis. La nature en avait fait un être commun , qui aurait été bien placé dans un état obscur , que déprava l'éducation du trône , et que perdit sa médiocrité dans un temps difficile , où son salut ne pouvait être opéré qu'à

l'aide du génie ou de la vertu. Un esprit ordinaire, élevé près du trône , enseigné dès l'enfance à dissimuler, acquiert beaucoup d'avantages pour traiter avec les hommes; l'art de montrer à chacun ce qu'il convient seulement de lui laisser voir, n'est pour lui qu'une habitude dont l'exercice lui donne l'apparence de l'habileté : il faudrait être né idiot, pour paraître un sot en pareille situation. Louis XVI avait d'ailleurs une grande mémoire et beaucoup d'activité; il ne demeurait jamais sans rien faire, et lisait souvent. Il avait très-présens à l'esprit les divers traités faits par la France avec les puissances voisines; il savait bien son histoire, et il était le meilleur géographe de son royaume. La connaissance des noms, leur juste application aux visages des personnes de sa cour à qui ils appartenaient , celle des anecdotes qui leur étaient particulières, avaient été étendues par lui à tous les individus qui s'étaient montrés de quelque manière dans la révolution ; on ne pouvait lui présenter un sujet pour quoi que ce fût , qu'il n'eût un avis sur son compte fondé sur quelques faits. Mais Louis XVI , sans élévation dans l'âme, sans hardiesse dans l'esprit , sans force dans le caractère , avait encore eu ses vues resserrées , ses sentimens faussés, si je puis ainsi dire , parles préjugés religieux et par les principes jésuitiques. Les grandes idées religieuses , la croyance d'un Dieu , l'espoir de l'immortalité , s'accordent fort bien avec la philosophie, et lui prêtent une plus grande base, en même temps qu'elles lui forment

le plus beau couronnement : malheur aux législateurs qui méprisent ces puissans moyens d inspirer les vertus politiques et de conserver les mœurs du peuple ! Si c'était des illusions à faire naître , il faudrait les créer et les entretenir pour la consolation du genre humain. Mais la religion de nos prêtres n'offrait que des objets de craintes puériles et de misérables pratiques , pour suppléer aux bonnes actions; elle consacrait, d'ailleurs, toutes les maximes du despotisme , dont s'appuie l'autorité de l'Église. Louis XVI avait peur de l'enfer et de l'excommunication ; il était impossible de n'être point avec cela un pauvre roi. S'il était né deux siècles plus tôt , et qu'il eût eu une femme raisonnable, il n'aurait pas fait plus de bruit dans le monde , que tant d'autres princes de sa race qui ont passé sur la scène , sans y faire beaucoup de bien ni de mal. Parvenu au trône au milieu des débordemens de ia cour de Louis XV et du désordre des finances, environné de gens corrompus , entraîné par une étourdie joignant à l'insolence autrichienne la présomption de la jeunesse et de la grandeur , 1 ivresse dvis sens et l'insouciance de la légèreté, sécurité ellemême par tous les vices d'un cour asiatique , auxquels l'avait trop bien préparée l'exemple de sa mère , Louis XVI , trop faible pour tenir les rênes d'un gouvernement qui se précipitait vers sa ruine et tombait en dissolution , hâta leur ruine commune par des fautes sans nombre. Necker, qui faisait toujours du pathos en politique comme dans son style,

566 InOTICES HISTORIQUES

homme médiocre , dont on eut bonne opinion , parce qu'il en avait une très-grande de lui-même , et qu'il l'annonçait hautement , mais sans prévoyance des événemens ; espèce de financier renforcé , qui ne savait calculer que le contenu de la bourse , et parlait à tout propos de son caractère , comme les femmes galantes parlent de leur chasteté ; Necker était un mauvais pilote dans la tourmente qui se préparait. La France était comme épuisée d 'hommes ; c'est une chose vraiment surprenante que leur disette dans cette révolution; il n'y a guère eu que des pygmées. Ce n'est pas qu'il manquât d'esprit , de lumières, de savoir, d'agrémens, de philosophie; jamais ces ingrédiens n'avaient été si communs; c'était le nouvel éclat d'un flambeau près de s'éteindre : mais cette force d'ame que J.-J. Piousseau a si bien définie le premier attribut du héros , soutenue de la justesse d'esprit qui apprécie chaque chose, de cette étendue de vues qui pénètrent dans l'avenir , dont la réunion constitue le caractère et compose l'homme supérieur, on la cherche partout, et on ne la trouve presque nulle part.

Louis XVI, toujours flottant entre la crainte d'irriter ses sujets, la volonté de les contenir, et dans l'incapacité de les gouverner, convoqua les Etats- Généraux , au lieu de réformer les dépenses et de régler sa cour : après avoir développé lui-même le germe , et offert le moyen des innovations , il prétendit les étouffer par l'affectation d'une puissance à laquelle il avait fourni un corps à opposer, et il

SUR LA RÉVOLUTION. 56y

ne fit qu'instruire à la résistance. Il ne lui restait plus qu'à sacrifier de bonne grâce une portion de son autorité' , pour se conserver, dans l'autre, la faculté de la reprendre tout entière ; faute de savoir le faire , il ne se prêta qu'à de misérables intrigailleries , seul genre familier aux personnes qu'il sut choisir ou que sa femme protégeait : il avait cependant ménagé, dans la constitution , des moyens suffisans de pouvoir et de bonheur, s'il eût eu la sagesse de s'y borner; de façon qu'au défaut de l'esprit qui l'avait mis hors d'état oî'empêcher son établissement, la bonne foi pouvait le sauver, s'il eût voulu sincèrement la faire exécuter après son acceptation. Mais toujours proclamant, d'une part, le maintien de ce qu'il faisait saper de l'autre , sa marche oblique et sa conduite fausse , excitèrent d'abord la défiance, et finirent par allumer l'indignation.

Les conseils se tenaient d'une manière qui pouvait passer pour décente , en comparaison de ce qu'ils sont devenus depuis ; mais puérilement , eu égard aux grands intérêts dont on devait s'y occuper. Chacun des ministres qui avait à faire signer des bons , ou autres choses semblables , toutes déterminées par la loi , particulières à son département , et sur lesquelles il n'y avait point de délibérations à prendre , se rendait chez le roi , au jour fixé , avant l'heure du conseil, pour ce petit travail particulier. Tous se rendaient ensuite dans la salle du conseil ; là , on sortait du portefeuille

568 NOTICES HÏSTÔBIÇUÊS

les proclamations sur l'objet desquelles il fallait discuter; le ministre de la justice présentait les décrets à la sanction , et enfin la délibération s'établissait, ou devait s'établir sur la marche du gouvernement , Tordre intérieur , les relations avec les puissances, la paix ou la guerre, etc. Quant aux proclamations de circonstance , il ne s'agissait que d'examiner le décret et l'occasion de l'appliquer : c'était toujours rapide ; le roi laissait traiter ses ministres , lisait la gazette pendant ce temps-là , les journaux anglais , dans leur langue , ou faisait quelques lettres. La sanction des décrets obtenait son attention; il ne la donnait pas aisément, sans refuser jamais ; n'acceptait point à une première présentation , et remettait au conseil suivant ; alors il venait avec son opinion faite , mais avait l'air de la laisser former par la discussion. Quant aux grands objets de politique , il en éludait souvent l'examen en détournant la conversation sur des sujets variés ou particuliers à chacun. A l'occasion de la guerre , il parlait de voyages ; à propos d'intérêt diplomatique , il citait les mœurs , ou faisait des questions sur des localités du pays dont il s'agissait; si Ion examinait l'état de l'intérieur, il appuyait sur quelques détails d'agriculture ou d'industrie ; il questionnait Roland sur ses ouvrages , Dumouriez sur des anecdotes , et ainsi du reste : le conseil n'était plus qu'un café où l'on s'amusait a des bavardises; il n'y avait point de registre de ses délibérations , ni de secrétaire pour les tenir ; on

SUR LA. RÉVOLUTION. 56c)

sortait de là au bout de trois ou quatre heures de séance , sans avoir rien fait que quelques signatures; et c'était ainsi trois fois par semaine. k Mais c'est pitoyable ! m'écriais-je impatientée, lorsqu'au retour je demandais à Roland ce qui s'était passé. Vous êtes tous d assez bonne humeur parce que vous n'éprouvez point de tracasseries , que vous recevez même des honnêtetés; vous avez l'air de faire chacun dans votre département à peu près ce que vous voulez ; j'ai peur que vous ne soyez joués. — Mais cependant les affaires vont. — Oui, et le temps se perd ; car dans le torrent de celles qui vous entraînent, j'aimerais mieux que vous employassiez trois heures à méditer solitairement sur les grandes combinaisons, que de les dépenser en causeries inutiles. »

Il y avait conseil quatre fois la semaine ; les ministres convinrent de manger ensemble, chez l'un deux , le jour de ses séances ; je les recevais tous les vendredis. De Grave était alors à la guerre ; c'était un petit homme à tous égards : la nature l'avait fait doux et timide; ses préjugés lui commandaient la fierté , son cœur lui inspirait d'être aimable ; et dans l'embarras de tout concilier , il il n'était véritablement rien. Il me semble le voir marcher en courtisan , sur les talons , la tête haute sur son faible corps, montrant le blanc de ses yeux bleus , qu'il ne pouvait tenir ouverts après le repas, qu'à l'aide de deux ou trois tasses de café ; parlant feu, comme par réserve, mais parce qu'il mari-

r)yO NOTICES HISTORIQUES

quait d'idées; définitivement, perdant si bien la tête au milieu des affaires de son département, qu'il demanda à se retirer. Lacoste, vrai commis de bureau dans l'ancien régime , dont il avait l'encolure insignifiante et gauche , l'air froid et le ton dogmatique, ne manquait point de ces moyens que donne la triture des affaires ; mais son extérieur concentré cachait une violence de caractère , dont les emportemens , dans la contradiction , allaient jusqu'au ridicule : il n'avait, d'ailleurs, ni l'étendue de vues , ni l'activité nécessaires à un administrateur. Duranthon , qu'on avait fait venir de Bordeaux pour la justice, était honnête , dit-on , mais très-paresseux ; il avait l'air vain , et ne m'a jamais paru qu'une vieille femme par son caractère peureux et son important radotage. Clavière , précédé au ministère par une réputation d'habileté dans la finance, a, je crois , dans ce genre, des connaissances dont je ne suis pas juge. Actif et travailleur , irascible par tempérament , opiniâtre , comme le sont ordinairement les hommes qui vivent dans la solitude du cabinet , pointilleux et difficile dans la discussion, il devait se heurter avec Roland , sec et tranchant dans la dispute , et non moins attaché à ses opinions : ces deux hommes sont faits pour s'estimer, sans s'aimer jamais, et ils n'ont pas manqué leur destination. Dumouriez avait plus qu'eux, tout ce qu'on appelle de l'esprit, et moins qu'aucun , de moralité. Diligent et brave , bon général , habile courtisan , écrivant bien , s'énonçant avec

SUU LA. RÉVOLUTION. 5j î

facilité , capable de grandes entreprises , il ne lui a manqué que plus de caractère pour son esprit , ou une tête plus froide pour suivre le plan qu'il avait conçu. Plaisant avec ses amis , et prêt à les tromper tous ; galant auprès des femmes , mais nullement propre à réussir auprès de celles qu'un commerce tendre pourrait séduire , il était fait pour les intrigues ministérielles d'une cour corrompue. Ses qualités brillantes et l'intérêt de sa gloire , ont persuadé qu'il pouvait être utilement employé dans les armées de la république , et peut-être eût-il marché droit , si la Convention eût été sage ; car il est trop habile pour ne pas agir comme un homme de bien , lorsque sa réputation et son intérêt l'y engagent.

De Grave était remplacé par Servan; honnête homme dans toute l'étendue du terme; d'une trempe ardente, de mœurs pures, avec toute l'austérité d'un philosophe et la bonté d'une ame sensible ; patriote éclairé , militaire courageux , ministre vigilant, il ne lui aurait fallu que plus de froideur dans l'esprit et plus de force dans le caractère.

Les troubles religieux , les dispositions des ennemis ayant nécessité des décrets décisifs , le refus de leur sanction acheva de dévoiler Louis XVI , dont la bonne foi était déjà devenue bien suspecte à ceux de ses ministres qui avaient été portés à la supposer réelle. D'abord le refus ne fut pas formel : le roi voulait réfléchir; il remettait la sanction au conseil suivant , et trouvait toujours des

raisons pour la remettre encore. Ces lenteurs donnèrent lieu aux ministres de se prononcer avec vigueur. Roland et Servan, particulièrement, insistèrent sans relâche, et dirent les vérités les plus frappantes avec une grande énergie, parce que chacun d'eux sentait l'importance et la nécessité de la loi pour le département dont il était chargé. L'intérêt général était évident pour tous , et les six ministres n'avaient qu'un avis à cet égard. Mais , sur ces entrefaites, Dumouriez , dont le roi fêtait les gaillardises et que ses mœurs rendaient moins étranger à la cour , fut appelé plusieurs fois chez la reine (i). Il avait à venger un petit déplaisir et à se débarrasser de ses collègues dont l'austérité ne convenait guère à son allure : il entra dans les arrangemens dont on ne tarda pas à voir l'effet.

Nous avions déjà gémi , Roland et moi , de la faiblesse de ses collègues. Les lenteurs du roi nous avaient fait imaginer qu'il serait d'un grand effet de lui adresser collectivement une lettre , qui exposât toutes les raisons déjà énoncées au conseil , mais dont l'expression écrite , signée de tous les ministres, avec la demande de leur démission, si Sa Ma-

(i) Le général Dumouriez a présenté ces faits sous un jour différent. Il est inutile d'ajouter qu'on ne pourrait, sans injustice, prononcer sur ce qui le concerne, soit ici, soit plus bas , sans avoir entendu ses dépositions et consulté ses Mémoires.

(Note des nouveaux éditeurs.)

SDK LA RÉVOLUTION. 5j5

jesté croyait ne pas devoir agréer leurs représentations , forcerait la main au roi , ou le mettrait à découvert aux yeux de la France. J'avais esquissé la lettre (i) , après en avoir arrêté les bases avec Roland, qui la proposa à ses collègues; tous approuvaient l'idée , mais sur l'exécution la plupart différaient : Clavière ne voulait point de telle phrase ; Duranthon voulait temporiser ; Lacoste n'était pas pressé de mettre sa signature : comme les mesures de ce genre doivent être l'effet d'un prompt aperçu et d'un sentiment vif, le peu de succès de la première tentative nous avertit de ne pas la réitérer. 11 fallait donc se réduire à une démarche isolée ; et puisque le conseil n'avait point assez de caractère pour se prononcer avec ensemble, il convenait à l'homme qui se sentait au-dessus des événemens de prendre à lui seul le rôle que ce corps aurait dû remplir ; il n'était plus question de donner de démission, mais de mériter d'être renvoyé; de dire: Faites cela , ou nous nous retirons, mais d'avertir que tout était perdu si telle conduite n'était adoptée . Je fis la fameuse lettre. Je m'arrête ici un moment pour éclairer des doutes et fixer l'opinion de

(i) La lettre que Roland écrivit plus lard au roi est devenue célèbre. Celle dont parle ici madame Roland, est beaucoup moins connue, et n'est pas moins curieuse. Nous la publions dans les Éclaircissemens historiques (B),avec la réponse qu'y fit, dans le temps, un des ministres qui en avait eu connaissance. {Note des nouveaux éditeurs.)

5y4 NOTICES HISTORIQUES

beaucoup de personnes , dont la plupart ne m'attribuent quelque mérite que pour l'ôter à mon mari, et dont plusieurs autres me supposent avoir eu dans les affaires un genre d'influence qui n'est pas le mien. L'habitude et le goût de la vie studieuse m'ont fait partager les travaux de mon mari tant qu'il a été simple particulier; j'écrivais avec lui, comme j'y mangeais, parce que l'un m'était presque aussi naturel que l'autre ; et que n'existant que pour son bonheur, je me consacrais à ce qui lui faisait le plus de plaisir. Il décrivait des arts, j'en décrivais aussi , quoiqu'ils m'ennuyassent; il aimait l'érudition , nous faisions des recherches ; il se délassait à envoyer quelque morceau littéraire à une académie ; nous le travaillions de concert, ou séparément, pour comparer ensuite et préférer le meilleur ou refondre les deux ; il aurait fait des homélies, que j'en aurais composé. Il devint ministre ; je ne me mêlai point de l'administration : mais s'agissait-il d'une circulaire , d'une instruction , d'un écrit public et important, nous en conférions suivant la confiance dont nous avions l'usage ; et pénétrée de ses idées , nourrie des miennes , je prenais la plume que j'avais plus que lui le temps de conduire. Ayant tous deux les mêmes principes et un même esprit, nous finissions par nous accorder sur le mode, et mon mari n'avait rien à perdre en passant par mes mains. Je ne pouvais rien exprimer, en fait de justice et de raison , qu'il ne fut capable deréaliser ou de soutenir par son caractère et sa

SUR LA RÉVOLUTION. 5j3

conduite , et je peignais mieux qu'il n'aurait dit ce qu'il avait exécute ou pouvait promettre de faire. Roland sans moi n'eût pas été moins bon administrateur; son activité, son savoir, sont bien à lui , comme sa probité ; avec moi il a produit plus de sensation , parce que je mettais dans ses écrits ce mélange de force et de douceur , d'autorité de la raison et de charmes du sentiment qui n'appartiennent peut-être qu'à une femme sensible , douée d'une tête saine. Je faisais avec délices ces morceaux que je jugeais devoir être utiles, et j'y trouvais plus deplaisirque si j'en eusse été connue pour l'auteur. Je suis avide de bonheur; je l'attache au bien que je fais , et je n'ai pas même besoin de gloire ; je ne vois dans ce monde de rôle qui me convienne que celui de la Providence. Je permets aux malins de regarder cet aveu comme une impertinence , car il doit y ressembler; mais ceux qui me connaissent n'y verront rien que de sincère comme moi-même.

Je reviens à la lettre , qui fut tracée d'un trait , comme à peu près tout ce que je faisais de ce genre ; car sentir la nécessité , la convenance d'une chose , concevoir son bon effet , désirer de le produire , et jeter au moule l'objet dont cet effet devait résulter, n'étaient pour moi qu'une même opération. Il était présent dans le cabinet de mon mari , ce Pache qui , dans la même année , fît calomnier Roland , et nous fait poursuivre aujourd'hui comme ennemis de la liberté , lorsque nous lûmes entre nous celle

5l6 NOTICES HISTORIQUES

lettre; « C'est une démarche bien hardie î » disait alors cet hypocrite que je prenais pour un sage. « Hardie! sans doute; mais elle est juste et nécessaire ; qu'importe le reste ? » Roland se rend au conseil , le 10 juin, avec sa lettre dans sa poche , dans le dessein de la lire hautement devant ses collègues, et de la déposer ensuite entre les mains du roi . On ouvre la discussion sur la sanction des deux décrets : le roi la suspend, en disant à ses ministres qu'ils aient à lui remettre chacun , au conseil suivant, leur opinion écrite. Roland pouvait remettre la sienne sur 1 heure; il crut, d'après ce qui venait d'être dit 5 devoir attendre par une sorte d'égard pour ses collègues ; mais de retour chez lui , nous trouvâmes qu il ne pouvait mieux faire que d'expédier sa missive : elle fut remise dans les mains du roi , le 1 1 juin au matin (î).

Le lendemain 12, à huit heures du soir, je vois arriver Servan d'un air joyeux : « Félicitez-moi , me dit-il ; j'ai l'honneur d'être chassé. — Mon mari , lui répliquai-je , doit donc le partager sous peu, et je suis piquée que vous soyez le premier. » Il me raconta que s'étant rendu le matin chez le roi pour quelques objets particuliers , il l'avait entretenu avec chaleur de la nécessité du camp des vingt mille hommes , s il voulait véritablement s'opposer

(1) Voir cette lettre importante dans les Éclaircissement historiques (C).

(Noie des nouveaux éditeurs.)

aux projets des ennemis; que le roi lui avait tourné le dos de fort mauvaise humeur, et que Dumouriez sortait à l'instant de l'hôtel de la guerre , où il était venu lui prendre le portefeuille en conséquence d'un ordre dont il était porteur. « Dumouriez? Il joue là un vilain rôle , mais qui ne me surprend pas. » Les trois jours précédens, il avait été souvent aux Tuileries en longue conférence avec la reine. Roland, averti que Servan était chez moi, quitte les personnes auxquelles il donnait audience, apprend la nouvelle , et fait inviter ses collègues (Dumouriez excepté) à le venir trouver.

11 lui paraissait qu'il ne fallait pas attendre le renvoi , et que celui de Servan étant prononcé , il convenait à ceux qui professaient les mêmes principes d'offrir leur démission , à moins que le roi ne rappelât Servan , et ne renvoyât Dumouriez , avec lequel ils ne devaient plus s'asseoir au conseil (i). Je ne doute pas que si les quatre ministres se fussent ainsi comportés , la cour n'eût été un peu embarrassée pour les remplacer ; que Lacoste et Duranthon ne se fussent honorés , et que la chose eût été d'autant plus frappante pour le public ; mais elle le devint d'une autre manière.

(1) On trouvera, dans les Éclaircissemens historiques , de nouveaux détails sur les circonstances de ce changement ministériel. Ces détails sont extraits d'un Recueil de lettres et de pièces intéressantes relatives à l'administration de Roland, de Clavière et de Servan (D). (Note des nouveaux éditeurs.)

3y8 NOTICES HISTORIQUES

Les ministres arrivèrent ; on délibéra sans rien conclure , sinon que l'on se rassemblerait le lendemain à huit heures du matin , et que Roland leur préparerait une lettre. Je n'aurais jamais cru, si les circonstances ne m'avaient mise à portée d'en faire l'expérience, combien sont rares la justesse d'esprit et la fermeté de caractère; combien peu d'hommes , par conséquent , sont propres aux affaires , et moins encore à gouverner. Voulez-vous la réunion de ces qualités à un désintéressement parfait ? voilà le phénix presque impossible à trouver. Je ne m'étonne plus que les hommes supérieurs au vulgaire , et placés à la tête des empires , aient ordinairement un assez grand mépris pour l'espèce ; c'est le résultat presque nécessaire d'une grande connaissance du monde ; et pour éviter les fautes où il peut entraîner ceux qui sont chargés du bonheur des nations, il faut un fonds de philosophie et de magnanimité bien extraordinaire.

Les ministres vinrent au rendez-vous ; ils hésitèrent sur la lettre , et finirent par arrêter qu'il valait mieux se rendre en personne chez le roi et lui parler ; cet expédient me parut une manière d'éluder : on ne parle jamais avec autant de force que l'on peut écrire à un individu auquel son rang et l'habitude font accorder de grands égards. 11 lut convenu d'aller prendre Lacoste qui n'avait pas paru, ou du moins de lui proposer de s'unir aux autres. A peine ces messieurs étaient-ils réunis à l'hôtel de la Marine , qu'un message du roi vint

SUR LA RÉVOLUTION. 5jty

porter à Duranthon l'ordre de se rendre seul au château et à l'instant. Glavière et Roland lui dirent qu'ils allaient attendre son retour à la chancellerie. Us n'y furent pas long -temps sans voir arriver Duranthon , la face alongée , silencieux ; avec un air de douleur hypocrite , tirant lentement de chacune de ses poches un ordre du roi pour chacun des deux autres. « Donnez donc , lui dit Roland en riant; je vois seulement que nos lenteurs nous ont fait perdre l'initiative. » C'était effectivement leur congé'. « Me voilà aussi chassé, m'annonça mon mari en revenant. — J'espère , lui répliquai-je , que c'est encore mieux mérité de votre part que de celle de personne ; mais c'est Lien le cas de ne pas attendre que le roi l'annonce à l'Assemblée ; et puisqu'il n'a pas profité des leçons de votre lettre , il faut rendre ces leçons utiles au public en les lui faisant connaître ; je ne vois rien de plus conséquent au courage de la lui avoir écrite , que la hardiesse d'en envoyé copie à l'Assemblée ; en apprenant votre renvoi, elle en verra la cause. Cette idée devait plaire beaucoup à mon mari ; elle fut saisie , et l'on sait comment l'Assemblée honora le renvoi des trois ministres en déclarant qu'ils emportaientles regrets de la nation ( i ) , comme elle applaudit à la lettre en ordonnant qu'elle fût imprimée et envoyée aux départemens. Je suis convaincue, et je crois que l'événement a démontré

( i) Voyez les Pièces officielles (E).

38o NOTICES IIISTOKlQUEis

que cette lettre a beaucoup servi à éclairer la France ; elle offrait au roi avec tant de force et de sagesse ce que son propre intérêt devait le déterminer à faire , qu'on a pu juger qu'il ne refusait à s'y prêter que par une opposition déterminée au maintien de la constitution.

Lorsque je me rappelle que Pache était dans le cabinet de Roland lorsque nous lûmes la minute de cette lettre , qu'il trouvait cette démarche bien hardie; lorsque je songe combien de fois cet homme a été témoin de notre enthousiasme pour la liberté, de notre zèle à la servir, et que je le vois aujourd'hui à la tête de l'autorité arbitraire qui nous opprime et nous poursuit comme des ennemis de la république , je me demande si je veille , et si le rêve ne doit pas finir par le supplice de cet infâme hypocrite?

J'ai dit que Dumouriez avait eu un petit déplaisir à venger, en se liguant avec la cour contre ses collègues ; voici d'où il était résulté (i).

Dumouriez avait choisi pour son principal agent, et nommé directeur-général du département des affaires étrangères, Bonne-Carrère , décoré de la croix de Saint-Louis , que Dumouriez lui avait fait avoir; bel homme, ayant la réputation et les mœurs d'un intrigant. Je l'ai vu une seule fois , que Dumouriez l'amena diner chez moi : son extérieur agréable ne me séduisit pas plus que celui de Hé-

(i) Nous rappelons ici combien il importe de lire les Mémoires «lu général Dumouriez. (Note des nouveaux éditeurs,)

SUR LA RÉVOLUTION. 58 î

rault ~ de ~ Séchelles. « Tous ces beaux garçons, disais-je à un ami y me semblent de pauvres patriotes ; ils ont l'air de trop s'aimer eux-mêmes , pour ne pas se préférer à la chose publique ; et je n'échappe jamais à la tentation de rabattre leur suffisance , en ne paraissant pas voir le mérite dont ils tirent le plus de vanité. ;>

J'ai plus d'une fois entendu des hommes graves, des députés , de ces originaux qui alimentaient l'honnêteté , et qu'on déclare infâmes aujourd'hui à cause de cela ; je les ai entendus gémir du choix qu'avait fait Dumouriez , trouver que les ministres patriotes ne sauraient mettre dans leur choix trop de sévérité , pour assurer la liberté par la gestion la plus intacte dans toutes les parties de l'administration. Je sais qu'il y eut de douces remontrances faites à Dumouriez , qui s'excusa sur l'intelligence et les talens deBonne-Carrère, dont on ne peut nier l'esprit , les ressources et la souplesse • mais le bruit se répandit d'une affaire ménagée par Bonne-Carrère , pour laquelle il y avait eu de déposées chez un notaire , cent mille livres y dont madame de Beauvert devait avoir sa part : c'était la maîtresse de Dumouriez , femme galante , sœur de Rivarol , entourée de la puante aristocratie des gens sans mœurs. J'ai oublié l'affaire et les personnes ; mais les noms , les temps , les particularités furent connus, avérés. On arrêta de parler sérieusement à Dumouriez , pour l'engager à renvoyer Bonne- Carrère , et à conserver ou revêtir' une décence ,

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faute de laquelle il ne pouvait rester dans le ministère , sans nuire à la bonne cause. Gensonné , qui connaissait particulièrement Dumouriez, et Brissot, à qui les tours de Bonne-Carrère avaient été dénonces , arrêtèrent de lui parler chez Roland , en sa présence et celle de trois ou quatre autres personnes, ses collègues ou députés. Effectivement , après avoir dîné chez moi, retirés dans le cabinet que j'habitais ordinairement , on fit à Dumouriez l'exposé des griefs , et les observations en conséquence. Roland, avec la gravité de son âge et de son caractère , se permit d'insister sur la chose , comme intéressant tout le ministère. Rien n'était moins à l'usage de Dumouriez , que cette exactitude et l'air de la remontrance : il voulut échapper par un ton léger ; puis , se trouvant pressé par les raisons, il témoigna de l'humeur, et se retira mécontent. De cet instant, il cessa de voir les députés , et ne paraissait pas satisfait de les rencontrer chez moi. 11 vint moins souvent. Réfléchissant sur cette conduite , je dis à Roland que , sans me connaître en intrigue , je croyais que , dans les règles du monde, l'heure devait être venue de perdre Dumouriez , si l'on voulait éviter d'être renversé par lui. « Je sais bien, ajoutai-je, que tu ne saurais Rabaisser à pareil jeu; mais il est pourtant vrai que Dumouriez doit chercher à se défaire de ceux dont la censure l'a blessé. Quand on se mêle de prêcher , et qu'on la fait inutilement, il faut punir ou s'attendre à être itfolesté. » Dumouriez, qui aimai l

Bonne-Carrère , le fît confident de ce dont il était l'objet : celui-ci masqua L'affaire qu'on lui reprochait ; il avait , d'ailleurs , quelque accès chez la reine , par des femmes avec lesquelles il était lié. On intrigua : les fameux décrets survinrent ; et , quoique Dumouriez fût d'avis de la sanction , il sut se ménager à la cour , et servit au départ de ses collègues , soit en proposant des successeurs , soit en acceptant le ministère de la guerre , qu'au reste il ne garda pas long-temps ; car la cour , qui avait été bien aise de le conserver d'abord , pour ne pas paraître renvoyer tous les ministres dits patriotes , s'en défît bientôt après ; mais il était trop habile pour ne pas éviter une entière disgrâce , et il obtint de l'emploi à l'armée , suivant son grade .

Ceci me conduit à anticiper sur les temps , et à couler à fond ce que j'ai à dire sur Dumouriez.

Après le i o août , les patriotes imaginèrent qu'il fallait tirer parti de ses talens , et qu'on pouvait espérer qu'il en ferait un bon usage dans la cariière militaire. L'un des plus grands embarras du gouvernement , à cette époque , était le choix des sujets, notamment pour cette partie. L'ancien régime n'avait admis que des nobles pour officiers ; le savoir ou l'expérience étaient concentrés dans leur ordre ; le peuple les voyait, avec inquiétude, chargés de la direction des forces destinées à maintenir une constitution qui leur était contraire : frappé de ce contraste , il ne pouvait, avec les hommes éclairés, juger les raisons de confiance fondées sur le carac-

Lère de celui-ci, les passions de celui-là , les principes de tel autre , et ainsi du reste. Les flatteurs du peuple exagéraient ses craintes, excitaient sa défiance ; éternels dénonciateurs , ils se font les ennemis de tous les hommes en place, pour s'établir dans celle qui convient à leur ambition : c'est la marche de tous les agitateurs , depuis Hippon , le harangueur de Syracuse , jusqu'à Robespierre , le bavard de Paris.

Roland, rappelé au ministère, crut devoir à l'intérêt public et aux circonstances , de faire disparaître l'opposition qui devait se trouver entre lui et Dumouriez , puisqu'ils avaient ensemble , chacun à leur manière, à servir la république. « Les » chances politiques, lui écrivit -il, sont aussi » variées que celles de la guerre ; je me retrouve )) au conseil, vous êtes à la tête des armées ; vous » avez à effacer les torts de votre ministère , et à » parcourir le plus beau champ pour votre gloire l » Vous fûtes entraîné dans une intrigue qui vous n fit desservir vos collègues , et vous avez été , à » votre tour, joué par la cour même avec laquelle » vous aviez voulu vous ménager. Mais vous res- » semblez un peu à ces preux chevaliers , qui fai- » saient parfois de petites scélératesses, dont ils » étaient les premiers à rire , et qui ne savaient » pas moins se battre en désespérés quand il s'a- » gissait de 1 honneur. Il faut convenir que si ce » caractère ne s'accorde pas très-bien avec l'austéw rite républicaine , il est une suite des mœurs

» dont nous n'avons pu nous défaire encore , et » qu'il faudra bien vous pardonner si vous rem- » portez des victoires. Vous me trouverez dans le )) conseil, toujours prêt à seconder vos entre- » prises , tant qu'elles auront le bien public pour » objet; je ne connais point d'affections particu- » lières quand il est question de le servir; et je » vous chérirai comme l'un des sauveurs de ma » patrie, si vous vous dévouez sincèrement à sa )> défense. » Dumouriez répondit fort bien (i), et se battit de même. Il repoussa les Prussiens : je me souviens qu'à cette époque il y eut quelque espérance de le détacher de la ligue , et quelques pourparlers à ce sujet; mais ils n'eurent pas de suite. Il vint à Paris, après que les ennemis eurent évacué notre territoire , pour préparer les opérations de la Belgique: Roland le vit au conseil; je le récusa dîner chez moi, une seule fois, avec beaucoup d'autres personnes. Quand il entra dans mon appartement, il avait l'air un peu embarrassé, et vint m'offrir, assez gauchement pour un homme aussi dégagé , un charmant bouquet qu'il tenait à la main. Je souris, en lui disant que la fortune faisait de plaisans tours , et qu'il ne s'était pas attendu, sans doute , qu'elle me mît dans le cas de le recevoir de nouveau dans ce même hôtel; mais que les fleurs n'en sieyaient pas moins bien au vainqueur

(i) Voyez dans la note (F) la réponse que le général fît au ministre. {Note des nouveaux éditeurs.)

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des Prussiens, et que je les recevais de sa main ayee plaisir. 11 se proposait daller, après dîner, à l'Opéra; c'était encore un reste de l'ancienne folie des généraux, daller se montrer au spectacle, et chercher des couronnes de théâtre , lorsqu'ils avaient remporté quelque avantage. Une personne me demanda si je ne comptais point y aller; j'évitai de répondre, parce qu'il ne convenait ni à mon caractère , ni à mes mœurs , d'y paraître avec Dumouriez. Mais, après que la compagnie fut partie, je proposai à Vergniaux de m'y accompagner, dans ma loge, avec ma fdle. Nous nous y rendîmes. 'L'ouvreuse de loges, étonnée, me dit que la loge du ministre était occupée. « Cela n'est pas possible, » lui dis- je : on n'y entrait que sur des billets signés de lui, et je n'en avais donné à personne. « Mais c'est le ministre qui a voulu entrer. —Non , ce n'est pas lui : ouvrez-moi, je verrai qui c'est. » Trois ou quatre sans-culottes, en forme de spadassins , étaient à la porte. « On n'ouvre pas, s'écrièrent-ils; le ministre est là. — Je ne puis me dispenser d'ouvrir, » répond la femme qui, dans l'instant, ouvre effectivement la porte. J'aperçois la grosse figure de Danton , celle de Fabre , et trois ou quatre femmes de mauvaise tournure. Le spectacle était commencé ; ils fixaient le théâtre : Danton s'inclinait sur la loge voisine, pour causer avec Dumouriez, que je reconnusse tout d'un clmd'oeil , sans que personne de la loge m'eût vue : je iuc retirai subitement , en poussant la porte. « Ver

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ritablement, dis-je a l'ouvreuse, c'est un ci-devant ministre de la justice , à qui j'aime mieux laisser le fruit d'une impertinence , que de me compromettre avec lui : je n'ai que faire ici ; » et je me retirai , jugeant , au reste , que la sottise de Danton me sauvait de l'inconvénient que j'avais voulu éviter de paraître avec Dumouriez, puisqu'il se serait trouvé si près de moi. J'ai su que Danton et Fabre n'avaient cessé de l'accompagner à tous les autres spectacles où il avait eu la faiblesse de se montrer : quant à moi, je ne l'ai jamais revu. Voilà où se sont bornées nos relations avec un homme dont on a voulu nous supposer complices lors de sa trahison. Dumouriez est actif, vigilant, spirituel et brave, fait pour la guerre et pour l'intrigue. Habile officier , il était, au jugement même de ses jaloux collègues, le seul d'entre eux qui fût en état de bien conduire une grande armée ; adroit courtisan , il convenait mieux , par son caractère et son immoralité , à l'ancienne cour qu'au nouveau régime. Avec des vues étendues, toute la hardiesse nécessaire pour les suivre , il est capable de concevoir de grands plans, et ne manque pas de moyens de les mettre à exécution; mais il n'a point assez de caractère pour son esprit ; l'impatience et l'impétuosité le rendent indiscret ou précipité : il ourdit bien une trame; il ne sait pas long -temps cacher son but ; il lui fallait une tête plus froide pour devenir chef de parti.

Je suis persuadée que Dumouriez n'était pas allé

dans ia Belgique avec l'intention de trahir ; il aurait servi la république comme un roi , pourvu qu'il y eût trouve sa gloire et son profit : mais les mauvais décrets rendus par la Convention , l'affreuse conduite de ses commissaires, les sottises du pouvoir exécutif, gâtant notre cause dans ce pays, et la tournure des affaires préparant un bouleversement général, il eut l'idée d'en changer le cours, et se perdit dans ses combinaisons, faute de prudence et de maturité. Dumouriez doit être fort aimable dans les orgies d'hommes , et pour les femmes qui ont peu de mœurs ; il paraît encore avoir la pétulance de la jeunesse et toute la gaieté d'une imagination vive et libre; aussi sa politesse a-t-elle quelque chose de contraint avec les femmes réservées. Il divertissait le roi au conseil par les contes les plus extravagans, dont ses graves collègues ne pouvaient s'empêcher de rire; et il les entremêlait parfois de vérités hardies et bien appliquées. Quelle différence de cet homme , tout vicieux qu'il est , avec Luckner qui fît quelque temps l'espoir de la France! Je n'ai jamais rien vu de si médiocre. C'est un vieux soldat demi -abruti, sans esprit, sans caractère, véritable fantôme que purent conduire les premiers marmousets , et qui, à la faveur d'un mauvais langage , du goût du vin9 de quelques juremens et d'une certaine intrépidité, acquérait de la popularité dans les armées , parmi les machines stipendiées, toujours dupes de qui les frappe sur l'épaule , les tutoie , et les fait quelque-

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fois punir. Je l'eus à dîner chez moi lors du premier ministère de Roland, et je l'entretins, ou fus présente à sa conversation, durant quatre ou cinq heures : « O mon pauvre pays! disais- je le lendemain à Guadet, qui me demandait comment j'avais trouvé Luckner, vous êtes donc perdu, puisqu'il faut aller chercher hors de votre sein un pareil être pour lui confier vos destinées ! »

Je ne me connais nullement en tactique, et Luckner pouvait fort bien entendre celle de son métier; mais je sais d'autre part qu'on ne peut être un grand capitaine sans raisonnement et sans esprit.

La chose qui m'ait le plus surprise depuis que l'élévation de mon mari m'eut donné la faculté de connaître beaucoup de personnes , et particulièrement celles employées dans les grandes affaires , c'est l'universelle médiocrité ; elle passe tout ce que l'imagination peut se représenter , et cela dans tous les degrés , depuis le commis qui n'a besoin que d'un esprit juste pour bien saisir une question, de méthode pour la traiter, d'un peu de style pour rédiger des lettres , jusqu'au ministre chargé du gouvernement, au militaire qui doit Commander les armées, et à l'ambassadeur fait pour négocier. Jamais , sans cette expérience , je n'aurais cru mon espèce si pauvre. Ce n'est aussi que de cette époque que j'ai pris de l'assurance; jusque-là j étais modeste comme une pensionnaire de couvent; je supposais toujours que les gens plus décidés que moi

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étaient aussi plus habiles. Vraiment! je ne m'étonne pas que l'on m'aimât beaucoup ; on sentait bien que je valais quelque chose , et cependant je faisais de bonne foi les honneurs de l'amourpropre dautrui.

Nous voilà donc rentrés dans la vie privée : on me demandera peut-être, si je n'ai jamais eu plus de détails sur la manière dont Roland avait été appelé au ministère ? Je puis affirmer que non , et que même je n'ai pas eu la pensée de m'en informer; cela m'a paru se faire comme tant de choses en ce monde : l'idée en vient à quelqu'un , plusieurs la goûtent , et elle se présente, ainsi appuyée, à quiconque peut agir en conséquence . J'ai vu que cellelà avait frappé des députés ; j'ignore celui qui l'a proposée le premier, et par qui elle a été transmise à la cour. Roland n'en a pas su davantage , et ne s'en est pas plus inquiété que moi. Quand il fut question de remplacer De Grave à la guerre , les ministres et les députés patriotes n'imaginaient point sur qui faire tomber le choix; les militaires connus passaient presque tous pour les ennemis de la constitution. Roland songea à Servan qui était au service et y avait mérité la croix de St. -Louis; dont les principes n'étaient pas douteux , puisqu'il les avait exposés , avant la révolution , dans un ouvrage estimé (le Soldat citoyen). Nous le connaissions personnellement pour l'avoir vu à Lyon où il avait la réputation méritée d'un homme sage el actif; enfin il avait perdu en 17QO une charge à la

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cour, où M. Guignard St.-Priest (i) n'aimait pas son civisme ; les membres du conseil se réunirent , d'après ces considérations, pour le proposer au roi qui l'accepta.

Lorsque mon mari fut au ministère, je m'imposai la loi de ne faire ni recevoir de visites et de n'inviter à manger aucune femme. Je n'avais pas de grands sacrifices à faire à cet égard; car n'étant pas de résidence habituelle à Paris , mon cercle n'y était pas fort étendu; d'ailleurs , je ne m'étais livrée nulle part à la grande société , parce que j'aime l'étude autant que je hais le jeu, et que je m'ennuie des sots. Habituée à passer mes jours dans l'intérieur de mon domestique , je partageais les travaux de Roland, et je cultivais mes goûts particuliers. C'était donc à la fois conserver ma manière d'être et prévenir les inconvéniens dont une foule intéressée environne les personnes qui tiennent aux grandes places , que d'établir eette sévérité dans mon hôtel. Je n'y ai jamais eu proprement de cercle de société; je recevaisà diner, deux fois la semaine, des ministres , des députés , celles des personnes avec lesquelles mon mari avait besoin de s'entretenir ou de conserver des relations. On causait d'affaires devant moi , parce que je n'avais ni la manie de m'en mêler , ni d'entourage qui inspirât la défiance. De toutes les pièces d'un vaste appartement,

(i) Minisire de la maison du roi à cette époque.

(Note det nouveau v éditeurs.

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j'avais choisi, pour l'habiter journellement, le plut> petit salon formant cabinet, où j'avais mes livres et un bureau. Il arrivait souvent que des amis ou des collègues ayant besoin de parler confidentiellement au ministre , au lieu d'aller chez lui , où ses commis et le public l'environnaient, se rendaient chez moi et me priaient de l'y faire appeler. Je me suis ainsi trouvée dans le courant des choses sans intrigue ni vaine curiosité : Roland y avait l'agrément de m'en entretenir ensuite , dans le particulier, avec cette confiance qui a toujours régné entre nous, et qui y a mis en communauté nos connaissances et nos opinions ; il arrivait aussi que les amis qui n'avaient qu'un avis à communiquer, un mot à dire , toujours certains de me trouver , s'adressaient à moi pour me charger de le lui rendre au premier instant.

On avait senti le besoin de balancer l'influence de la cour, de l'aristocratie, de la liste civile et de leurs papiers , par des instructions populaires d'une grande publicité. Un journal placardé en affiches parut propre à cette fin ; il fallait trouver un homme sage et éclairé , capable de suivre les événemens et de les présenter sous leur vrai jour, pour en être le rédacteur. Louvet, déjà connu comme écrivain, homme de lettres et politique, fut indiqué, choisi, et accepta ce soin. Il fallait aussi des fonds; c'était une autre affaire: Pétion lui-même n'en avait point pour la police ; et, cependant , dans une ville comme Paris , et dans un

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tel état des choses où il importait d'avoir du monde pour être informé à temps de ce qui arrive ou de ce qui se prépare; c'était absolument nécessaire. Il eût été difficile de l'obtenir de l'Assemblée ; la demande n'eût pas manqué de donner l'éveil aux partisans de la cour, et de rencontrer des obstacles. On imagina que Dumouriez y qui avait , aux affaires étrangères , des fonds pour dépenses secrètes , pourrait remettre une somme par mois au maire de Paris pour la police , et que sur cette somme seraient prélevés les frais du journal en affiche que surveillerait le ministre de l'intérieur. L'expédient était simple , il fut arrêté. Telle a été l'origine de ia Sentinelle.

C'est dans le courant de juillet que voyant les affaires empirer par la perfidie de la cour y la marche des troupes étrangères et la faiblesse de l'Assemblée , nous cherchions où pourrait se réfugier la liberté menacée. Nous causions souvent avec Barbaroux et Servan de l'excellent esprit du Midi , de lénergie des départemens dans cette partie de la France, et des facilités que présenterait ce local pour y fonder une république , si la cour triomphante venait à subjuguer le Nord et Paris. Nous prenions des cartes géographiques; nous tracions la ligne de démarcation : Servan étudiait les positions militaires; on calculait les forces, on examinait la nature et les moyens de reversement des productions ; chacun rappelait les lieux ou les personnes dont on pouvait espérer de l'appui , et ré-

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pétait , qu'après une révolution qui avait donné de si grandes espérances, il ne fallait pas retomber dans l'esclavage , mais tout tenter pour établir quelque part un gouvernement libre. « Ce sera notre ressource, disait Barbaroux, si les Marsellais que j'ai accompagnés ici ne sont pas assez bien secondés par les Parisiens pour réduire la cour; j'espère cependant qu'ils en viendront à bout , et que nous aurons une Convention qui donnera la république pour toute la France . »

Nous jugeâmes bien , sans qu'il s'expliquât davantage , qu'il se préparait une insurrection ; elle paraissait inévitable , puisque la cour faisait des préparatifs qui annonçaientle dessein de subjuguer. On dira que c'était pour se défendre; mais l'idée de l'attaque, ou ne serait venue à personne , ou n'aurait pas pris parmi le peuple , si elle eût fait sincèrement exécuter la constitution; car, en lui voyant tous ces défauts , les plus fermes républicains ne voulaient qu'elle pour l'instant, et auraient attendu des améliorations de l'expérience et du temps.

Il est vrai qu'à l'époque des révolutions , il se trouve toujours, particulièrement chez les peuples corrompus et dans les grandes villes , une classe d'hommes , privés des avantages de la fortune , avides de ses faveurs , et cherchant à les extorquer à tous prix , ou habitués à les suppléer par des moyens peu licites. Si la hardiesse de l'esprit , l'audace du caractère , quelques talens naturels distinguent l'un d'entre eux , il devient chef ou directeur

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d'une bande turbulente qui se recrute bientôt de tous les sujets qui, n'ayant rien à perdre , sont prêts à tout oser; de toutes les dupes qu'ils ont l'art de faire ; et enfin des individus que sèment parmi eux les politiques ou les puissances intéressées à fomenter les divisions, pour affaiblir ceux qu'elles agitent , et pour les tourner ensuite à leur profit.

Les sociétés patriotiques , ces rassemblemens d'hommes réunis pour délibérer sur leurs droits et leurs intérêts, nous ont présenté, au raccourci, le tableau de ce qui se passe dans la grande société de l'État.

Ce sont d'abord quelques hommes ardens , vivement pénétrés des dangers publics, et cherchant de bonne foi à les prévenir; les philosophes se joignent à eux , parce que cette association leur paraît nécessaire pour le renversement de la tyrannie et la propagation des principes utiles à leurs semblables. Effectivement, de grandes vérités se développent et deviennent communes; des sentimens généreux s'animent et se répandent; l'impulsion est donnée aux cœurs et aux esprits. Alors s'avancent des individus qui , revêtant les principes et adoptant le langage propre à les faire accueillir , cherchent à capter la bienveillance publique pour acquérir des places ou du crédit. Ils enchérissent sur la vérité pour se faire remarquer davantage ; ils frappent les imaginations par des peintures exagérées ; ils flattent les passions de la multitude toujours prompte à admirer le gigantesque ; ils lapor-

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