FIN DE LA NOTICE HISTORIQUE SUR LE PREMIER MINISTÈRE
ECLAIRCISSEMENS HISTORIQUES
Note (A) ,page 357.
Les ëvénemens du Champ-da-Mars sont racontés de la manière suivante dans les Révolutions de Paris, par Prudhomme. Ouvrage périodique que rédigeait alors Loustalloty et qui était favorable au parti vaincu dans cette journée.
Louis XVI ayant été ramené des frontières au sein de la capitale, il n'y eut qu'un cri : Il faut le juger, il faut le juger. L'Assemblée le constitue en état d'arrestation au château des Tuileries. Un parti nombreux d'hommes éclairés s'élève hautement en faveur du gouvernement républicain : l'Assemblée nationale dit ouvertement qu'elle veut maintenir la constitution monarchique, son ouvrage. Cependant elle hésite, et semble attendre en silence le vœu des quatrevingt-trois départemens. Vingt jours s'écoulent : on présente un projet de loi tendant à défendre aux citoyens , surtout aux écrivains, de parler ni du roi, ni de sa femme, ni de son fils, et le projet échoue. On a recours aux grands moyens; les deux partis extrêmes se rapprochent ; Lameth et Barnave deviennent les amis des Dandré, des Maury , des Mallouet, et l'on a l'intrépidité de dire , dans un projet de décret, que Louis XVI est inviolable et innocent ; qu'il n'y a lieu à accusation que contre ses complices : ce projet essuie encore des débats, des contradictions magnanimes, et enfin les comités ne l'emportent qu'à demi. L'Assemblée dit seule-
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ment qu'il y a lieu à accusation contre ceux qui ont favorisé l'évasion ; que la personne de Louis XVI restera en état d'inaction, et ne décrète rien de positif sur son innocence et son inviolabilité.
Cette mesure est interprétée de diverses manières : ici, l'on croit que Louis XVI est innocent; là, on dit qu'il sera jugé; ailleurs, on voit qu'aux termes du décret la question reste dans son entier. La société des amis de la constitution adopte ce dernier avis , et dresse en conséquence une pétition tendante à ce que l'Assemblée nationale reçoive, au nom de la nation , l'abdication qu'a faite Louis XVI le 21 juin , et proteste de ne jamais le reconnaître pour roi , à moins que la majorité de la nation n'émette un vœu contraire à celui de sa pétition : elle avait arrêté de la faire passer aux quatre-vingt-trois départemens. Tous les députés à l'Assemblée nationale, à l'exception d'une douzaine qui étaient membres de la société des amis de la constitution , se retirent , font scission ouverte , et s'assemblent entre eux auxFeuillans. Le gros de la société reste, délibère, ordonne l'exécution de son arrêté. Dès le lendemain, une sollicitude patriotique appelle un grand concours de citoyens au Champde-Mars : la société des amis de la constitution députe vers eux des commissaires , pour leur donner connaissance de la pétition; c'était le samedi 16. Il est arrêté qu'on se rassemblera le dimanche au même lieu pour signer cet acte important.
L'Assemblée nationale apprend ce rassemblement, et se fait scandaleusement entourer de canons et de baïonnettes. La séance du samedi matin se passe en discussions peu importantes ; l'Assemblée n'avait qu'un objet en vue, celui d'empêcher l'effet de cette pétition : son unique soin fut d'appeler à la barre les corps administratifs, les accusateurs publics, pour leur enjoindre d'informer contre les séditieux qui voudraient empêcher l'effet des décrets.
Le vœu public était que Louis XVI fût jugé; la pétitiou tendait à son jugement ; elle était accueillie par vingt mille
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patriotes qui se trouvèrent au Champ-de-Mars ; elle allait l'être de même par plusieurs départemens qui avaient fortement exprimé leur opinion : l'Assemblée nationale présageait des obstacles pour remettre Louis XVI sur le trône ; que faire? Il s'agit d'opposer au torrent une digue assez forte. Le samedi 16, à la séance du soir, on décrète que « l'effet » du décret du 25 juin dernier, qui suspend les fonctions » royales et celles du pouvoir exécutif entre les mains du roi , » subsistera tant que le Code constitutionnel n'aura pas été » présenté au roi et accepté par lui. » Voilà donc Louis XVI redevenu roi, le voilà jugé inviolable et innocent : or, que va-t-il arriver relativement à son acceptation de la charte constitutionnelle? Il va arriver que l'Assemblée nationale révisera tous les décrets, qu'elle en changera, qu'elle en modifiera beaucoup, qu'elle fera avec la cour une transaction , dont les effets seront tels que la constitution ne puisse pas blesser les principes patriotiques que Louis XVI a tracés dans le mémoire qu'il laissa en partant.
Mais pour parvenir à exécuter ce projet, il faut imposer silence au peuple; pour lui imposer silence, il faut s'assurer de la force publique ; pour s'en assurer , il faut gagner , tromper la garde nationale : c'est ce qu'on a fait, c'est ce que nous allons prouver en reprenant la suite des événemens.
Toutes les sociétés patriotiques s'étaient donné rendezvous pour le dimanche à onze heures du matin sur la place de la Bastille, afin de partir de là en un seul corps vers le Champ de la Fédération. La municipalité fit garnir de troupes cette place publique , de sorte que ce premier rassemblement n'eut pas lieu; les citoyens se retiraient à fur et musure qu'ils se présentaient : on a remarqué qu'il n'y avait là que des gardes soldés. Quoi qu'il en soit , l'assemblée du Champ-de-Mars n'eut pas moins lieu. Un fait aussi malheureux qu'inconcevable servit d'abord de prétexte à la calomnie et aux voies de force. Malgré que les patriotes ne se fussent assignés que pour midi au plus tôt, huit heures n'étaient:
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pas sonnées que déjà l'autel de la patrie était couvert d'une foule d'inconnus. Deux hommes, dont l'un invalide, avec une jambe de bois, s'étaient glissés sous les planches de l'autel de la patrie ; l'un d'eux faisait des trous avec une vrille : une femme sent l'instrument sous son pied , fait un cri ; on accourt, on arrache une planche, on pénètre dans la cavité, et l'on en lire ces deux hommes. Que faisaient-ils? quel était leur dessein? Voilà ce qu'on se demande, voilà ce qu'on veut connaître. Le peuple les conduit chez le commissaire de la section du Gros-Caillou ; interrogés pourquoi ils s'étaient introduits furtivement sous l'autel de la patrie , quelles étaient leurs intentions , et pourquoi ils s'étaient munis de vivres pour plus de vingtquatre heures, ils ont répondu de manière à faire croire qu'une curiosité lubrique était le seul motif qui les eût fait agir. Sur ce dire, le commissaire, au lieu de s'assurer d'eux prudemment, les remet en liberté. On allait les conduire vers un magistrat plus judicieux; mais des scélérats les arrachent à ceux qui les tenaient; les d«ux malheureux sont renversés : déjà un d'eux est poignardé de plusieurs coups de couteau ; l'autre est attaché au réverbère ; la corde casse, il retombe encore vivant, et sa tête, plutôt sciée que coupée, est mise au bout d'une pique par un jeune homme de quatorze ans. Le cceurse soulève au récit de pareilles atrocités. Ah! sans doute les acteurs de cette scène horrible sont des brigands infâmes , des monstres dignes du dernier supplice. Mais qu'on se garde bien de les confondre avec le peuple. Le vrai peuple n'est point féroce, il est avare du sang , et ne verse que celui des tyrans ; le vrai peuple , c'était ceux qui voulaient remettre les présumés coupables sous le glaive de la loi ; les brigands seuls les ont assassinés. Toujours est-il que cette barbare exécution ne se fit point au Charnp-de-Mars ; qu'elle se fit au Gros-Caillou; qu'elle se fit par autres que ceux qui avaient été les témoins du flagrant délit.
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Cette nouvelle parvient dans Paris , et elle y parvient dans toute sa vérité. L'Assemblée nationale ouvre sa séance, et le président dit : «Il nous vient d'être assuré que deux citoyens » venaient d'être victimes de leur zèle au Champ-de-Mars, » pour avoirdità une troupe ameutée qu'il fallait se conformer » àlaloi: ils ontétépendussur-le-champ.» M. Regnaudde St.- Jean-d'Angély enchérit encore , et dit que ce sont deux gardes nationaux qui ont réclamé l'exécution de la loi ; aussitôt on décrète que M. le président et M. le maire s'assureront de la vérité des faits pour prendre des mesures rigoureuses , si elle est constatée telle. Deux réflexions; la première , qu'il est bien singulier que M. Duport, qui présidait l'Assemblée nationale , et M. Regnaud , aient été les seuls dans l'erreur sur ce fait extraordinaire; la seconde, que l'Assemblée nationale, qui vient d'envoyer des commissaires dans toutes les parties de l'empire, n'ait pas pris la peine d'en envoyer deux au Champ de la Fédération.
Vers midi, les citoyens commencent à arriver en foule à l'autel de la patrie ; on attend avec impatience les commissaires de la société des amis de la constitution, pour entendre de nouveau lecture de la pétition et la signer: chacun brûlait du désir d'y apposer son nom. Il était entré vers onze heures de forts détachemens, avec du canon; mais comme ils n'y étaient venus que par rapport à l'assassinat du matin, ils se retirèrent vers une heure. C'est alors que parut un envoyé des Jacobins , qui vint annoncer que la pétition qui avait été lue la veille ne pouvait plus servir le dimanche ; que cette pétition supposait que V Assemblée n avait pas prononcé sur le sort de Louis , mais que V Assemblée ajant implicitement décrété son innocence ou son inviolabilité dans la séance de samedi soir , la société allait s'occuper d'une nouvelle rédaction , qu elle présenterait incessamment à la signature. Un particulier propose d'envoyer sur-le-champ une députation aux amis de la constitution , pour les prier de rédiger de suite son adresse , et de la renvoyer aussitôt, r. 26
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afin que rassemblée du Champ-de-Mars pût la signer sans désemparer; suit une autre proposition de faire la rédaction à l'instant sur l'autel de la patrie, et celle-là est unanimement adoptée. On nomme quatre commissaires ; l'un d'eux prend la plume , les citoyens impatiens se rangent autour de lui, et il écrit : Pétition à V Assemblée nationale , rédigée sur V autel de la patrie, le 17 juillet 1791.
« Représentans dp; la nation , vous touchez au terme de vos travaux ; bientôt des successeurs , tous nommés par le peuple, allaient marcher sur vos traces, sans rencontrer les obstacles que vous ont présentés les députés des deux ordres privilégiés, ennemis nécessaires de tous les principes de la sainte égalité.
» Un grand crime se commet : Louis XVJ fuit ; il abandonne indignement son poste ; l'empire est à deux doigts de l'anarchie. Des citoyens l'arrêtent à Varennes, et il est ramené à Paris. Le peuple de cette capitale vous demande instamment de ne rien prononcer sur le sort du coupable sans avoir entendu l'expression du vœu des quatre-vingtdeux autres départemens.
» Vous différez; une foule d'adresses arrivent à l'Assemblée : toutes les sections de l'empire demandent simultanément que Louis soit jugé. Vous, Messieurs, vous avez préjugé qu'il était innocent et inviolable, en déclarant, par votre décret du 16 , que la Charte constitutionnelle lui sera présentée alors que la constitution sera achevée. Législateurs ! ce n'était pas là le vœu du peuple, et nous avons pensé que votre plus grande gloire , que votre devoir même , consistait à être les organes de la volonté publique. Sans doute, Messieurs, que vous avez été entraînés à cette décision par la foule de ces députés réfractaires , qui ont fait d'avance leur protestation contre toute la constitution. Mais,
Messieurs mais, représenlans d'un peuple généreux et
confiant , rappelez-vous que ces deux cent quatre-vingt-dix protestans n'avaient point de voix à l'Assemblée nationale ;
que le décret est donc nul dans la forme et dans le fond : nul dans le fond, parce qu'il est contraire au vœu du souverain ; nul en la forme , parce qu'il est porté par deux cent quatre-vingt-dix individus sans qualités.
» Ces considérations, toutes ces vues du bien général , ce désir impérieux d'éviter l'anarchie , à laquelle nous exposerait le défaut d'harmonie en Ire les représent ans et les représentés , tout nous a fait la loi de vous demander, au-nom de la France entière, de revenir sur ce décret, de prendre en considération que le délit de Louis XVI est prouvé, que ce roi a abdiqué ; de recevoir son abdication , et de convoquer un nouveau corps constituant pour procéder d'une manière vraiment nationale , au jugement du coupable , et surtout au remplacement et à l'organisation d'un nouveau pouvoir exécutif. »
La pétition rédigée , on en fait lecture à l'Assemblée : les principes de modération , le ton fier et respectueux qui y règne d'un bout à l'autre, l'ont fait couvrir de jusles applaudissemens , et l'on signait à sept ou huit endroits diffère ri s , sur les cratères qui forment les quatre angles de l'autel de la patrie. Plus de deux mille gardes nationaux de tous les bataillons de Paris et des environs , quantité d'officiers municipaux des villages voisins , ainsi que beaucoup d'électeurs , tant de la ville de Paris que du département, l'ont signée.
Il était deux heures : arrivent trois officiers municipaux en écharpe , et accompagnés d'une nombreuse escorte de gardes nationales. Dès qu'ils se présentent à l'entrée du Champ-de-Mars, une députation va les recevoir. Parmi ceux qui la composaient, le public a remarqué un maréchal-descamps, décoré de la croix de Saint-Louis, attachée avec un ruban national. Les trois officiers municipaux se rendent à l'autel ; on les y reçoit avec les expressions de la joie et du patriotisme. « Messieurs, disent-ils, nous sommes charmés de connaître vos dispositions ; en nous avait dit qu'il y avait ici du tumulte , on nous avait trompés : nous ne manque-
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rons pas de rendre compte de ce que nous avons vu , de la tranquillité qui règne au Champ-de-Mars ; et loin de vous empêcher de faire votre pétition, si l'on vous troublait, nous vous aiderions de la force publique. Si vous doutez de nos intentions, nous vous offrons de rester en otage parmi vous jusqu'à ce que toutes les signatures soient apposées. » Un citoyen leur donna lecture de la pétition ; ils la trouvèrent conforme aux principes ; ils dirent même qu'ils la signeraient s'ils ne se trouvaient pas en fonctions.
Deux citoyens avaient été arrêtés précédemment à cause d'une rixe avec l'un des aides-de-camp du général : ceux qui avaient été témoins de l'arrestation , représentèrent aux officiers munipaux qu'elle était injuste et imméritée; ceuxci engagèrent l'Assemblée à nommer une députalion pour aller les réclamer à la municipalité , en leur promettant justice; et douze commissaires et les officiers municipaux partent entourés d'un grand nombre des pétitionnaires , qui les accompagnent jusqu'au détachement ; là , on se prend la main, et l'on se quitte de la manière la plus amicale. Les officiers municipaux promettent de faire retirer les troupes, et ils l'exécutent; peu d'instans après, le Champ-de-Mars fut encore libre et tranquille. Il est ici un trait que nous n'omettrons pas , il faut être juste : avant que la troupe se fût retirée , un jeune homme franchissait le glacis en présence du bataillon , et quelques grenadiers l'arrêtant avec rudesse , un d'eux l'atteint de sa baïonnette ; M. Lefeuvre , d'Arles, commandant le bataillon , accourt à toute bride , et renvoie les soldats à leur poste. Le peuple applaudit et crie : Bravo , commandant I
On retourne à l'autel de la patrie, et l'on continue à signer. Les jeunes gens s'amusent à des danses; ils font des ronds en chantant l'air : Ça ira. Survient un orage (le ciel voulait-il présager celui qui allait fondre sur la tête des citoyens? ) onn'enest pas moins ardent àsigner. La pluiecesse,leciel redevient calme et serein ; en moins de deux heures il se trouve
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plus de cinquante mille personnes dans la plaine ; c'était des mères de famille, d'intéressantes citoyennes; c'était une de ces assemblées majestueuses et touchantes, telles qu'on en voyait à Athènes et à Rome.
Les commissaires députés vers la municipalité reviennent.
Nous tenons de deux d'entr'eux les détails suivans : « Nous » parvenons , disent-ils, à la salle d'audience à travers » une forêt de baïonnettes ; les trois municipaux nous aver- » tissent d'attendre, ils entrent, et nous ne les revoyons » plus. Le corps municipal sort :Nous sommes compromis, » dit un des membres , il faut agir sévèrement. Un d'entre >» nous, chevalier de Saint-Louis, annonce au maire que » l'objet de notre mission était de réclamer plusieurs ci— » toyens honnêtes pour qui les trois municipaux avaient » promis de s'intéresser. Le maire répond qu'il n'entre pas » dans ces promesses , et qu'il va marcher au Champ de la » Fédération pour y mettre la paix. Le chevalier de Saint- » Louis veut répondre que tout y est calme; il est inter- » rompu par un municipal, qui lui demande d'un ton de » mépris quelle était la croix qu'il portait, et de quel ordre » était le ruban qui l'attachait (c'était un ruban tricolore). » C'est une croix de Saint-Louis, répond le chevalier, que » j'ai décorée du ruban national ; je suis prêt à vous la re- » mettre si vous voulez la porter au pouvoir exécutif pour sa- » voir si je l'ai bien gagnée. M. le maire dit à son collègue >» qu'il connaissait ce chevalier de Saint-Louis pour un lion- » néte citoyen, et qu'il le priait , ainsi que les autres , de se » retirer. Sur ces entrefaites, le capitaine de la troupe du » centre du bataillon de Bonne-Nouvelle vint dire que le » Champ-de-Mars n'était rempli que de brigands ; un de » nous lui dit qu'il en imposait. Là-dessus, la municipalité » ne voulut plus nous entendre. Descendus de l'hôtel-de- » ville, nous aperçûmes à une des fenêtres le drapeau rouge; » et ce signal du massacre , qui devait inspirer un sentiment » de douleur à ceux qui allaientmarcheràsa suite, produisit.
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» un effet tout contraire sur Farae des gardes nationaux qui » couvraient la place ( ils portaient à leurs chapeaux le » pompon rouge et bleu). A l'aspect du drapeau, il ont » poussé des cris de joie en élevant en l'air leurs armes qu'ils » ont ensuite chargées. Nous avons vu un officier municipal » en écharpe aller de rang en rang, et parler à l'oreille des » officiers. Glacés d'horreur , nous sommes retournés au » Champ de la Fédération avertir nos frères de tout ce dont » nous avions été les témoins.»
Sans croire qu'ils en imposaient, on pensa qu'ils étaient dans Terreur sur la destination de la force de loi, et Ton conclut qu'il n'était pas possible que Ton vînt disperser des citoyens qui exerçaient paisiblement les droits qui leur sont réservés par la constitution.
On entend tout-à-coup le bruit dutambour , on se regarde; les membres de diverses sociétés patriotiques s'assemblent ; ils allaient se retirer, quand un orateur demande et dit : « Mes frères, que faisons-nous? Ou la loi martiale est, on » elle n'est pas dirigée contre nous ; si elle n'est pas dirigée » contre nous, pourquoi nous sauver? Si elle est dirigée » contre nous , attendons qu'elle soit publiée , et pour lors » nous obéirons ; mais vous savez qu'on ne peut user de la » force sans avoir fait tr^is publications. »Le peuple se rappelle qu'il était aux termes de la loi, et il demeure. Les bataillons se présentent avec l'artillerie : on pense qu'il y avait à peu près dix mille hommes. On connaît le Champ de la Fédération , on sait que c'est une plaine immense, que l'autel de la patrie est au milieu , que les glacis qui entourent la plaine sont. coupés de distance eu distance, pour faciliter des passages : une partie de la troupe entre par l'extrémité du côlé de l'École-Militaire , une autre par le passage qui se trouve un peu plus bas, une troisième par celui qui répond à la grande rue de Chaillot; c'est là qu'était le drapeau rouge. A peine ceux qui étaient à l'autre , et il y en avait plus de quinze mille, l'eurent-ils aperçu, que l'on entend une
tlécharge : Ne bougeons pas , on tire en blanc, il faut quon vienne ici publier la loi. Les troupes s'avancent, elles font feu pour la deuxième fois. La contenance de ceux qui entouraient l'autel est la même ; mais une troisième décharge ayant fait tomber beaucoup de inonde, on a fui; il n'est resté qu'une centaine de personnes sur l'autel même. Hélas î elles y ont payé cher leur courage et leur aveugle confiance en la loi. Des hommes, des femmes, un enfant y ont été massacrés; massacrés sur l'autel de la patrie! Ah î si désormais nous avons encore des fédérations, il faudra choisir un autre lieu, celui-ci est profané! Quel spectacle, grand Dieu ! que celui qu'ont éclairé les derniers rayons de ce jour fatal! Les citoyens sans armes Avaient devant les citoyens armés; l'époux emmenait sa femme, traînait ses en fans , appelait son père : un plomb meurtrier renversait le vieillard. Ici, c'était une épouse que la mort arrachait à son mari; là, c'était un enfant assassiné sur le sein de sa mère. Quels cris! quels douloureux accens se sont fait entendre! Ma
femme! ma femme ! mon mari! mon fils ! Les canonniers
ont demandé l'ordre de tirer; la cavalerie a poursuivi jusque dans les champs ceux qui se sauvaient. Des témoins oculaires nous ont assuré avoir vu des gardes nationaux jeter leurs sabres aux jambes de ceux qu'ils ne pouvaient atteindre. Un de ces barbares était sorti de son rang pour poursuivre sa victime ; il fut arrêté par des grenadiers qui le désarmèrent , et l'entraînèrent au milieu du bataillon. Il faut qu'on ait employé des moyens bien puissans , des manœuvres bien perfides, pour égarer la garde nationale à ce point! Malheureux Parisiens! vous ne vous êtes donc pas rappelé l'histoire de vos frères de Metz et de Nanci? Comme vous, ils ont été trompés : si vous entendiez leurs gémissemens, leurs cuisans remords ! Oui, vous les entendez ; oui , vos cœurs sont déjà brisés : oui, vous détestez votre facile et barbare victoire! Enfans de la patrie! qu'avez- vous fait? quel usage avez-vous fait de vos armes? Il en est d'entre vous qui avee
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assassiné vos amis , vos parens. Nouveaux Séides , on a trompé votre courage , on vous a rendus les instrumens malheureux d'une passion qui n'a jamais été, qui n'est pas , qui ne sera jamais la vôtre. »
Voici maintenant de quelle manière M. Beaulieu (i) raconte les mêmes évënemens.
Les subalternes Jacobins, dirigés par Péthion , Buzot et Brissot pour les républicains, et le chevalier de Laclos pour les orléanistes, arrêtèrent qu'il serait fait une pe'tition solennelle aux départemens, pour que la conduite du roi fût soumise à leur jugement. Ce furent Laclos et Brissot qui la rédigèrent. Des émissaires de ces messieurs la portèrent dans les groupes, dans les cafés , la firent signer dans les rues par les femmes, les enfans, en menaçant, en cajolant tour à tour ceux dont ils voulaient avoir les suffrages. Voyant que toutes ces intrigues ne pouvaient rallier à eux tout le monde dont ils avaient besoin, ils essayèrent le moyen de la terreur. Leurs attroupemens se portèrent aux spectacles , et en firent fermer plusieurs. Ils furent dissipés à l'Opéra par la garde nationale; et en prenant la fuite, ils laissèrent voir combien il était facile de les vaincre. Ils se portèrent le lendemain sur le terrain de la Bastille , pour y faire signer leur pétition , c'est-à-dire, exciter une insurrection au faubourg Saint-Antoine , en tâchant de faire croire au peuple qu'on voulait relever la prison d'Etat dont ils lui faisaient voir les ruines. La garde nationale déjoua encore leurs projets.
Dans cet état de choses , MM. Dandré et Regnaud de Saint-Jean-d'Angély invitèrent l'Assemblée à prendre des mesures vigoureuses contre les factieux. Le premier fit décréter que les ministres et la municipalité se rendraient à
(1) Essais hi&t >rirjues sur les causes et les effets de la révolution de ifmace. — Paris , an IX- 1801 .
ta barre, pour rendre compte de ce qui se passait, et seraient responsables de l'efficacité des moyens qu'ils auraient pris pour assurer la tranquillité publique. M. Charles Lameth, alors président, seconda merveilleusement toutes ces dispositions. En exécution de ce décret, la garde, les patrouilles furent triplées partout; mais les factieux n'en persistèrent pas moins dans l'exécution de leurs projets. lisse rendirent au Champ-de-Mars , où ils appelèrent à eux la populace ; et cette foule immense de curieux d'un rien, qu'un rien éveille, qu'un rien fait courir, et qu'on appelle badauds de Paris. L'intention des factieux était de faire signer leur pétition sur l'autel de la patrie, et d'engager à son exécution par un serment solennel. Les principaux meneurs de cette cabale étaient MM. Danton, Camille-Desmoulins , Legendre , Fabre-d'Eglantine, Robert, Marat , Fréron, Bonneville, Chaumette et quelques autres, tous agissant de concert avec les individus dont j'ai parlé , qui n'osèrent pas se mettre à la tête des séditieux, les uns par lâcheté , les autres par des ménagemens particuliers.
Arrivés au Champ-de-Mars, ils trouvèrent deux individus, qui, pour manger un mauvais déjeuner sans être incommodés des ardeurs du soleil , s'étaient assis dans un trou pratiqué sous l'autel de la patrie. Il n'en fallut pas davantage pour faire dire que c'était une conspiration contre la patrie et son autel. Les deux malheureux furent pendus à une lanterne , à l'entrée du Gros-Caillou ; on leur coupa la tête , et , suivant l'usage reçu , on se disposa à les porter au bout d'une pique dans les rues de Paris , pour y répandre une patriotique terreur; car c'était dans cette intention qu'ils avaient commis cet assassinat : ils savaient bien que les victimes qu'ils pendaient, ne songeaient point à conspirer ; mais il leur fallait des têtes au bout des piques, et la situation où. ils avaient trouvé les deux malheureux, leur fournit l'occasion de s'en procurer. Cependant la municipalité était assemblée, et une grande partie de la garde
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nationale sous les armes ; les brigands furent obliges de s'enfuir avec leurs affreux trophées. M. de Lafayette se rendit au Champ-de-Mars ; mais comme le détachement qu'il commandait était trop peu nombreux , il n'osa rien entreprendre contre les révoltés: il retourna à Paris, après avoir essuyé un coup de pistolet d'un certain Fournier, surnommé l'Américain, dont la garde se saisit, et qu'il fit relâcher.
Cependant les séditieux, doutant du succès de leur entreprise, voulurent donner une sorte de légalité à leur conduite : ils envoyèrent des commissaires à la municipalité , pour lui déclarer qu'ils se conformaient aux lois ; que , réunis sans armes, ils signaient une pétition que tous les citoyens avaient droit de faire. Alors le fameux drapeau rouge était suspendu aux fenêtres de l'hôtel-de-ville ; la garde nationale était réunie à la place de Grève, et prête à marcher.
Pour toute réponse, la municipalité dit aux commissaires des attroupés de porter à leurs coramettans l'ordre qu'elle leur donnait de se séparer. Les attroupés n'ayant point voulu obéir , le maire et quelques municipaux , faisant porter devant eux le drapeau rouge, se rendirent au Champde-Mars , à la tête d'une force considérable, commandée par M. de Lafayette. Une partie des séditieux s'était avancée jusques sur la place des Invalides, et lançait des pierres contre l'escorte. Quelques cavaliers coururent sur eux , et les dispersèrent. Arrivées au Champ-de-Mars , la municipalité et la garde nationale furent reçues par des huées , à coups de pierres , et par toutes sortes de démonstrations indécentes. Quelques individus même eurent la hardiesse de tirer sur elles plusieurs coups de pistolet. Ce fut alors qu'un peloton de la garde nationale fit feu , avant qu'on eût pu faire les sommations prescrites. Sur-le-champ la fusillade se prolongea dans toute la ligne ; un assez grand nombre de personnes resta sur la place ; dans un instant le vaste Champ-de-Mars, qui était couvert de monde , fut balayé. Ce qu'il y eut de déplorable , c'est que la mort frappa vrai-
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semblablement beaucoup de malheureux qui ne s'étaient rendus au Champ-de-Mars que par un simple motif de curiosité. Aucun des chefs ne périt. L'Assemblée avait bien ordonné qu'ils seraient poursuivis ; mais son décret ne fut pas exécuté : une amnistie arrêta tout; et ceux à qui on avait fait grâce, exterminèrent dans la suite ceux qui l'avaient accordée.
On a accusé MM. de Lafayette et Bailly d'avoir été les assassins du Champ-de-Mars (c'est la qualification qu'on a donnée à cette expédition ) ; la vérité est qu'ils firent tout ce qui dépendit d'eux pour empêcher cet événement. Les canonniers , indignés des insultes dont on les accablait, faisaient les plus énergiques imprécations , et voulaient lâcher leurs canons chargés à mitraille sur la populace : M. de Lafayette se précipita devant eux, et par défenses, et par prières , il vint à bout de les calmer.
Le maire de Paris vint le 18 juillet à la barre do l'Assemblée constituante, pour lui rendre compte des événemens de la journée du 17. 11 est aisé de voir, par le tableau de cette séance, telle que l'a rapportée le Point du Jour (1) , dans quelles dispositions se trouvait alors l'Assemblée. L'extrait du Point du Jour est conforme au Moniteur, mais un peu plus détaillé.
Le maire de Paris a parlé ainsi :
« Messieurs,
«La municipalité présente devant vous, est profondément
afïïigée des événemens arrivés dans la journée d'hier. Des
crimes ont été commis le matin , et le soir la justice de la
loi a été exercée. La municipalité, dans l'administration
(1) Journal rédigé par Burrère de Vieuzac.
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paternelle qui lui a été confiée, n'avait jusqu'ici prouvé que sa modération : on n'accusera point sa sévérité. Nous osons vous assurer qu'elle était indispensablement nécessaire. L ordre public était entièrement détruit, la patrie en danger; ses ennemis avaient formé des ligues et des conjurations. Nous avons publié la loi contre les séditions ; si nous avons marché au Champ de la Fédération avec l'enseigne d'une loi redoutable et entourée de la force publique, c'était pour y rappeler l'ordre, pour y prêcher la paix et l'obéissance ; mais les séditieux ont provoqué la force ; ils ont fait feu sur les magistrats , sur la garde nationale; et leur crime est retombé sur leur tête coupable. »
Après et exposé, le maire a lu le procès-verbal de la municipalité (i), et le président a parlé en ces termes :
« Messieurs ,
» L'Assemblée nationale a appris avec douleur que des ennemis du bonheur et de la liberté des Français , usurpant le masque et le langage du patriotisme , avaient égaré quelques hommes, les avaient rendus séditieux, rebelles à la loi, et vous avaient forcés de substituer les moyens de rigueur aux moyens de persuasion, dont vous avez fait jusqu'ici usage avec tant de succès.
» L'Assemblée nationale approuve votre conduite, et toutes les mesures que vous avez prises. Elle voit avec satisfaction que la garde nationale parisieune , que les soldats de la liberté et de la loi , que les citoyens mêmes à qui leurs occupations ne permettent pas de faire un service constant, et dont on s'était efforcé de calomnier les intentions, ont, dans cette circonstance, donné des preuves éclatantes de leur attachement à la constitution et à la loi, et ont continué de justifier la haute estime et la reconnaissance de la nation, par leur zèle, leur modération et leur fidélité. »
(i) Voyez, plus bas , p. \ \\.
On a demandé l'impression du discours du maire, du procès-verbal de la municipalité et de la réponse du président.
M. Barn ave a dit que la réponse de M. le président étant l'expression fidèle des sentimens de l'Assemblée nationale dans un temps où les représentans de la nation devaient reconnaître la pénible nécessité de déployer la rigueur des lois pour les faire triompher des manœuvres des factieux, il avait à lui proposer des vues relatives aux circonstances, en attendant que l'Assemblée pût se livrer à la consolation de donner des témoignages de la gratitude nationale aux citoyens généreux qui s'étaient dévoués au maintien du bon ordre; et qu'en conséquence il lui soumettait le projet de décret suivant :
« L'Assemblée nationale ordonne l'impression du procèsverbal de la municipalité de Paris, qui a été lu à la barre par le maire : décrète que le discours adressé par son président à la municipalité, et qui renferme l'expression de ses sentimens, sera pareillement imprimé et affiché dans toutes les rues de la capitale: ordonne aux accusateurs publics auprès des tribunaux de Paris, de poursuivre avec*!a plus grande promptitude, la punition des auteurs des déîils et des chefs des émeutes qui ont eu lieu dans la journée d'hier.» Ce projet a été décrété unanimement.
M.André a proposé, et l'Assemblée a décrété que le comité des rapports et celui des recherches se réuniraient pour pouvoir suffire aux travaux que les circonstances nécessitent pour la tranquillité publique.
MM. Treilhard et le Grand ont observé qu'il résultait du procès-verbal de la municipalité, que M. Lafayette avait été couché en joue au Champ de la Fédération, et que l'assassin lui ayant été amené par la garde nationale , le général avait demandé qu'on lui donnât la liberté. « Nous admirons, ont-ils dit, la générosité de M. Lafayette, nous nous honorerions sans doute de l'avoir exercée: mais il faut
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cependant veiller à l'ordre public, qui commande de faire arrêter le scélérat qui a menacé la vie du commandantgénéral de la garde nationale.
Quelques membres ont observé que c'était aux tribunaux et aux accusateurs publics à statuer sur cette arrestation ; mais M. Fréteau ayant observé à son tour que l'Assemblée avait constitué plusieurs fois des citoyens accusés eu état d'arrestation, et que l'on devait ce témoignage de sollicitude pour le général , dont les jours ont été menacés , le décret suivant a été rendu :
« L'Assemblée nationale décrète que la municipalité de Paris fera mettre sur-le-champ en état d'arrestation , le particulier qui a menacé de tirer un coup de fusil sur M. de Lafayette. »
Enfin l'on va lire la pièce dont le Moniteur ne contient qu'un extrait, mais dont il annonce que la lecture excita plusieurs fois une vive impression dans l'Assemblée.
Procès-verbal de la municipalité de Paris sur les événemens du dimanche 17 juillet, dans le Champ de la Fédération.
A l'ouverture de la séance, le corps municipal a été instruit par M. le maire , de la suite des détails qui avaient été donnés hier au sujet des rassemblemens d'hommes et. des mouvemens séditieux qui se sont manifestés depuis plusieurs jours. Il a appris qu'en exécution des ordres de la municipalité, les patrouilles s'étaient multipliées hier soir, cette nuit, ce matin ; que la garde nationale avait donné des preuves continuelles de son zèle etdeson attachement à la constitution ; que des ordres ultérieurs avaient été donnés; qu'il paraissait constant qu'il devait se former aujourd'hui de grands Rassemblemens sur le terrain de la Bastille, pour se
porter ensuite au Champ de la Fédération; que la garde nationale avait été avertie de se trouver dans les différens endroits qui ont été indiqués ; et qu'il y a lieu de croire qu'au moyen des précautions qui avaient été prises , et des mesures que la municipalité pourrait ordonner , la tranquillité publique ne serait point altérée.
D'après cet exposé , le corps municipal a arrêté que les citoyens seraient, à l'instant, avertis par la voie de la promulgation, de l'impression et de l'affiche, des dispositions de la loi , et de l'obligation où ils sont de s'y conformer; en conséquence l'arrêté suivant a été pris :
« Le corps municipal , informé que des factieux , que des >» étrangers, payés pour semer le désordre , pour prêcher la >» rébellion, se proposent de former de grands rasseinb'e- » mens, dans le coupable espoir d'égarer le peuple, et de » le porter à des excès rcpréhensibles ;
» Ouï le second substitut-adjoint du procureur delacom- » m une :
» Déclare que tous attroupemens, avec ou sans armes, sur » les places publiques, dans les rues et les carrefours, sont » contraires à la loi ; défend à toutes personnes de se réunir » et de se former en groupes , dans aucun lieu public.
» Ordonne à tous ceux qui sont ainsi formés, de se sé- » parer à l'instant.
» Enjoint aux commissaires de police de se rendre, sans » délai, dans tous les lieux de leur arrondissement, où la » tranquillitépubliquepourrait être menacée,et d'employer, » pour maintenir le calme, tous les moyens qui leur sont » donnés par la loi.
» Mande au commandant-général de la garde nationale » de donner à l'instant les ordres les plus précis, pour que >» tous les attroupemens soient divisés.
» Le corps municipal se réservant de prendre des mesures » ultérieures, si le cas y échoit. »
Après ces premières dispositions, le corps municipal a
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arrêté que deux de ses membres, MM. Cousin et Chartoir,, se transporteraient dans les environs de la Bastille, pour s'assurer, par eux-mêmes , s'il se forme dans ce quartier un rassemblement d'hommes , et d'en référer sans aucun délai au corps municipal , qui statuera ainsi qu'il appartiendra.
M. Charton , chef de la première division , a été ensuite introduit. Il a annoncé qu'il avait été envoyé à l'hôtel-deville pour y prendre les ordres du corps municipal ; que la garde nationale était commandée, et qu'une grande partie était déjà réunie sur la place de l'hôtel-de-ville.
A onze heures, un de MM. les administrateurs a annoncé qu'on l'instruisait à l'instant que deux particuliers venaient d'être attaqués dans le quartier du Gros-Caillou ; qu'ils avaient l'un et l'autre succombé sous les coups d'un nombre de personnes attroupées , et qu'au moment actuel leurs têtes étaient promenées au bout de deux piques.
Le corps municipal s'occupant , au même instant , des moyens de réprimer le désordre et d'en prévenir les suites, après avoir entendu le second substitut-adjoint du procureur de la commune ;
A arrêté, que trois de ses membres, MM. J.-J. le Roulx , Regnault et Hardy se transporteraient à l'instant au Gros- Caillou ; qu'ils seraieut accompagnés par un bataillon de la garde nationale, qu'ils employeraient tous les moyens que la prudence pourrait leur suggérer pour dissiper l'attroupement, et même , dans le cas où il y aurait effectivement eu meurtre, qu'ils pourraient publier la loi martiale et déployer la force publique ; le corps municipal arrêtant en même temps que MM. les commissaires l'instruiront, sans délai, des événemens qui se sont passés ou qui se passeront sous leurs yeux.
Le corps municipal a reçu, à une heure après midi, une lettre de M. le président de l'Assemblée nationale, relative aux événemens du jour , et aux autres mesures que la municipalité doit prendre dans cette conjoncture. Il a été arrêté;
que M. le maire répondrait à M. le président pour lui rendre compte de ce qui a été fait et de l'arrêté qui a été pris , de la nomination des commissaires envoyés au Gros-Caillou ; et même qu'il serait adressé à M. le président expédition de l'arrêté pris à ce sujet.
Il a été en outre arrêté qu'il serait adressé, à M. le président de l'Assemblée nationale, copie de la lettre que viennent d'écrire MM. les commissaires, députés au Gros-Caillou, par laquelle ils confirment la nouvelle du meurtre des deux particuliers dans le quartier du Gros-Caillou.
Le corps municipal avait déjà reçu, de la part des commissaires envoyés dans le quartier de la Bastille, la déclaration que tout était tranquille, qu'il n'y avait dans cette partie de la capitale aucun rassemblement , et qu'il ne semblait pas que la municipalité dût avoir de plus longues inquiétudes sur les mouvemens dont on avait été menacé.
Cependant les momens s'écoulaient, l'attention du corps municipal était toujours fixée sur ce qui se passait au Gros- Caillou et au Champ de la Fédération. Les courriers se succédaient, les nouvelles devenaient plus inquiétantes ; la tranquillité publique recevait à chaque instant de nouvelles atteintes ; les citoyens étaient en alarmes ; des bruits , qui se sont convertis en certitude , annonçaient que la garde nationale avait été insultée ; les citoyens armés sur la place et dans la maison commune , partageaient les mêmes inquiétudes.
Déjà le commandant général avait fait conduire à l'hôtel-de-ville quatre particuliers qui avaient été arrêtés au Champ de la Fédération et aux environs , pour avoir lancé des pierres sur la garde nationale. L'un des rebelles, interrogé par un administrateur de la police, avait été trouvé saisi d'un pistolet chargé: il est même convenu , dans son interrogatoire, qu'il avait jeté une forte pierre à un officier de la garde nationale, à cheval.
4l8 ÉGLAIRC1SSEMKINS HISTORIQUES
En conséquence, le corps municipal s'est déterminé aux
mesures de rigueur que la loi lui prescrit.
« Le corps municipal , informé que des factieux réunis au
Champ de la Fédération, mettent la tranquillité publique
en péril ;
». Considérant qu'il est responsable de la sûreté des citoyens, que déjà deux meurtres ont été commis par des scélérats ;
». Que la force armée, conduite par les autorités légitimes, ne peut effrayer les bons citoyens , les hommes bien intentionnés :
» Arrête que la loi martiale sera publiée à l'instant; que la générale sera battue; que le canon d'alarme sera tiré; que le drapeau rouge sera déployé ;
» Ordonne à tous les bons citoyens, à tous les soldats de la loi de se réunir sous ses drapeaux , et de prêter main forte à ses organes ;
>» Arrête en outre , qu'il transportera sur-le-champ sa séance à l'hôtel de l'école royale militaire pour y remplir
ses devoirs.
>, Le corps municipal arrête qu'expédition du présent arrêté sera à l'instant envoyée à M. le président de l'Assemblée nationale et au directoire du département. »
Trois officiers municipaux ont été chargés de descendre sur la place de l'hôtel-de-ville , et de proclamer l'arrêté et la loi martiale. Les ordres ont en même temps été donnés pour que le drapeau rouge fût, immédiatement après la proclamation, exposé à l'une des principales fenêtres de l'hôtel-de-ville ; ce qui a été exécuté à cinq heures et demie.
Au même instant , ou plutôt au moment où la municipalité allait se mettre en marche , MM. les commissaires nommés ce matin pour aller au Gros-Caillou et au Champ de la Fédération sont rentrés dans l'hôlel-de-ville. Ils ont exposé que, s'étant transportés ce matin au Gros-Caillou , ils ataient appris que l'un des meurtriers avait été arrêté, mais qu'il s'était échappé des mains de la garde; qu'up
ET riÈCES OFFICIELLES. 4J9
Lomme avait essayé de tirer un coup de fusil à bout portant sur M. de Lafayette; que le coup avait manqué; que ce soldat avait été arrêté et conduit au comité , d'où M. de Lafayette l'avait fait mettre en liberté : qu'ils avaient constaté tous les faits par un procès - verbal , ainsi que le meurtre des deux particuliers qui avaient , ce matin, succombé sous l'effort des brigands; que les meurtriers étaient inconnus, mais que le meurtre était accompagné des circonstances les plus atroces : ces particuliers ont été égorgés ; leurs cadavres ont été mutilés; leurs têtes ont été tranchées, et les brigands se disposaient à les porter dans l'intérieur de la ville, et spécialement au Palais-Royal, lorsque la cavalerie nationale est survenue et les a forcés de renoncer à leur dessein ;
Qu'étant instruits qu'il y avait au Champ de la Fédération un grand rassemblement d'hommes, que la garde nationale avait été insultée, repoussée, et qu'un de ses principaux officiers avait couru les plus grands dangers, il avait cru devoir s'y^transporter; qu'il avait trouvé le Champ de la Fédération et l'autel de la patrie couverts d'un grand nombre de personnes de l'un et de l'autre sexe, qui se disposaient à rédiger une pétition contre le décret du i5 de ce mois; qu'ils leur avaient remontré que leur réclamation et leur démarche étaient contraires à la loi et tendaient évidemment à troubler l'ordre public ; mais que ces particuliers ayant insisté, et même ayant demandé à députer douze d'entre eux à l'hôtel-de-ville , ils n'avaient pas cru pouvoir refuser de s'en laisser accompagner.
Cet incident a donné lieu à la question de savoir si la partie de l'arrêté qui venait d'être pris, et qui portait que la municipalité se transporterait au Champ de la Fédération , serait exécutée.
« Le corps municipal délibérant de nouveau sur cetle question , et considérant :
» i°. Que depuis plusieurs jours de nombreux rassemble-
mens alarment tous les citoyens , mettent en péril la tranquillité publique, et forcent tous les hommes paisibles à sortir de la capitale ;
» 2°. Que 1 événement affreux arrivé ce matin est l'effet de ces rassemblemens désordonnés ;
» 3°. Que tous les rapports qui lui parviennent annoncent une conjuration bien caractérisée contre la constitution et la patrie ;
» 4°- Que des étrangers, payés pour nous diviser, sont récemment arrivés à Paris , et que, tant par eux que par des émissaires, tous fomentent, sous différens déguisemens , des mouvemens populaires ;
» 5°. Que la municipalité , responsable par la loi du maintien de l'ordre public, chargée expressément, tant par le discours prononcé hier par M. le président de l'Assemblée nationale, que par la lettre de ce matin, de prendre les mesures les plus rigoureuses pour arrêter les désordres ; après avoir inutilement, par plusieurs proclamations, rappelé à la paix les hommes égarés par les factieux, et lorsque la garde nationale n'est plus respectée, ne peut plus différer de remplir le devoir qui lui est imposé , tout affligeant qu'il est, sans se rendre coupable de prévarication ;
» 6°. Qu'enfin la proclamation de la loi martiale doit infailliblement arrêter les soulèvemens qui , depuis quelques jours, se manifestent , et assurer la liberté des délibérations de l'Assemblée nationale que la municipalité et les bons citoyens doivent invariablement soutenir:
» Arrête que la délibération précédente sera exécutée surle-champ, et que cependant quatre de ses membres resteront à l'hôtel-de-ville pour pourvoir à ce que les circonstances pourraient exiger. »
Il était alors six heures et demie. Avant de se mettre en marche, le corps municipal a voulu entendre les députés des pétitionnaires qui avaient suivi les commissaires dans leur retour du Champ de la Fédération à l'hôtel-de-ville:
tuais il a appris qu'ils s'étaient retirés, et il a présumé qu'ils étaient retournés au Champ de la Fédération, pour y annoncer la proclamation de la loi martiale.
Le corps municipal est parti, précédé d'un détachement d'infanterie, de trois pièces de canon, ayant à sa tête un drapeau rouge déployé, porté par le colonel des gardes de la ville et suivi de plusieurs corps de cavalerie et d'infanterie et de deux canons.
En arrivant par le chemin qui traverse le Gro?-Caillou, le corps municipal a remarqué un très-grand nombre de personnes des deux sexes qui sortaient du Champ de la Fédération.
Lorsque le corps municipal est entré, il était sept heures et demie ou huit heures nions un quart: ainsi plus de deux heures s'étaient écoulées depuis la proclamation de la loi martiale.
L'intention du corps municipal était de se porter d'abord vers l'autel de la patrie , qui était couvert de personnes des deux sexes , ensuite à l'École militaire.
Mais à peine le corps municipal était-il engagé dans le passage qui conduit au Champ de la Fédération , qu'un grand nombre de particuliers qui s'étaient placés au haut des glacis à droite et à gauche, qui conséquemment dominaient la garde nationale , se sont mis à crier à différentes reprises: A bas le. drayeau rouge! à bas les baïonnettes ! Alors M. le maire s'est arrêté , et il a ordonné défaire halte. Le corps municipal voulait faire sur-le-champ les trois sommations prescrites par la loi ; déjà même trois de ses membres s'avançaient la loi à la main ; mais les insultes et les provocations ont continué; les particuliers attroupés, surtout du côté droit, ont montré des bâtons, ont jeté des pierres . et l'un d'eux a tiré un coup de pistolet dirigé contre la municipalité, et dont la balle , après avoir passé devant M. le maire, a été percer la cuisse d'un dragon de la troupe de ligne qui s'était réuni à la garde nationale.
La garde nationale ne pouvant retenir son indignation, a fait feu, mais elle a eu la modération de diriger les coups en l'air , et personne n'a été blesse à cette première décharge.
L'audace des séditieux était telle que quelques-uns sont revenus sur le haut du glacis braver la loi et la force.
Cependant le corps municipal employait tous ses efforts pour faire cesser le feu, et M. le commandant général , qui était plus avancédans le Champ de la Fédération, était accouru pour rétablir l'ordre et seconder les efforts de la municipalité.
Le corps municipal et les troupes sont entrés dans le Champ de la Fédération; et comme l'autel de la patrie paraissait alors presque entièrement évacué , ils ont dirigé leur marche vers l'Ecole militaire, à distance à peu près égale de l'autel de la patrie et du glacis qui se trouve du côté du Gros-Caillou.
Cette partie du glacis et celle du même côté qui se prolonge vers la rivière , étaient couvertes de séditieux qui ont insulté la garde nationale, qui lui ont lancé des pierres , et qui ont même tiré des coups de fusils et de pistolets.
Le corps municipal n'ayant pu exécuter l'article VI de la loi martiale, la garde nationale a usé du pouvoir que donne l'article VII (i); elle a déployé la force, parce que les violences les plus criminelles ont rendu les sommations impossibles , et c'est à cet endroit qu'a été fait le plus grand feu.
Au moment où le corps municipal rédige le présent procès-verbal , on évalue le nombre des morts à onze ou douze,
(i) Cet article e'tait ainsi conçu :
« Dans le cas où, soit avant, soit pendant le prononcé des sommations, l'attroupement commettrait quelques violences , et pareillement dans le cas où, après les sommations faites, les personnes attroupées ne se retireraient pas paisiblement, la force des armes sera à l'instant déployée contre les séditieux, sans que personne soit responsable des événemens qui pourront en résulter. »
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et le nombre des blessés à dix ou douze. Les ordres ont été donnés à l'instant pour l'enlèvement des morts , et pour le transport des blessés à l'hôpital militaire , où il a été recommandé d'en avoir le plus grand soin.
Plusieurs officiers ou soldats de la garde nationale ont reçu des coups de pierres; l'un d'eux a été frappé si rudement qu'il a été renversé de son cheval et grièvement blessé.
Le corps municipal a appris, avec la plus vive douleur, que deux chasseurs volontaires de la garde nationale ont été assassinés, l'un revenant seul du Champ de la Fédération , l'autre étant à son poste. On ajoute même qu'un canonnier volontaire l'a été à coups de couteau.
Cinq ou six personnes, prévenues d'avoir insulté ou maltraité la garde nationale, ont été arrêtées et conduites à l'hôtel de la Force.
Le Champ-de-Mars ayant été entièrement évacué, le commandant général a rallié les troupes, et le corps municipal s'est mis en marche pour retourner à l'hôtel-de-ville , où il est arrivé sur les dix heures du soir. Trois membres s'étaient détachés pour aller rendre compte au Directoire de tout ce qui s'était passé, et concerter avec lui les mesures à prendre pour assurer la tranquillité publique.
Le corps municipal ayant repris sur les dix heures et demie le cours de ses délibérations , a entendu îes différentes déclarations qui lui ont été faites ; a pourvu, par des ordres qui ont été transmis à l'instant aux dépositaires de l'autorité, au maintien du repos et de la tranquillité publique. Il a de plus arrêté que quatre de ses membres passeraient la nuit à l'hôtel-de-ville, et que les officiers municipaux se succéderaient sans interruption pour continuer ce service, jusqu'à ce que l'ordre fut parfaitement rétabli.
Le corps municipal a encore arrêté que M. le maire et quatre officiers municipaux, MM. Oudet, Borie , J.-J. Je Roux et Charron se présenteraient demain à l'ouverture de l'Assemblée nationale, pour lui faire lecture du procès-verbal
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de ce jour , et qu'expédition en serait également adressée au directoire du département.
Dans la nécessité de pourvoir au renouvellement des excès que les malintentionnés pourraient se permettre, et de faire punir ceux qui ont été commis dans cette journée , la municipalité a terminé sa séance par les dispositions consignées dans l'arrêté qui suit :
« Le corps municipal, après avoir entendu le premier substitut-adjoint du procureur de la commune, charge le procureur de la commune de dénoncer à l'accusateur public de l'arrondissement, l'assassinat commis ce matin sur les personnes de deux particuliers, et de lui remettre les renseignemens, pièces et indications pouvant servir à la découverte de ses auteurs , complices et adhérens.
» Arrête que la loi martiale restera en vigueur jusqu'au parfait rétablissement de la tranquillité publique ; et qu'en conséquence , le drapeau rouge restera exposé à la principale fenêtre de la maison commune, jusqu'à ce que le calme étant rétabli , il soit, conformément à la loi , remplacé par un drapeau blanc.
» Le corps municipal déclare que, tant que la loi martiale sera en vigueur, tous attroupemens , avec ou sans armes, deviendront criminels et devront être dissipés par la force, aux termes de l'article ïll de ladite loi.
» Mande au commandant général de la garde nationale de veiller spécialement à l'exécution de la loi et du présent arrêté , qui sera mis à l'ordre, envoyé aux quarante- huit sections , publié , ainsi que la loi martiale et toutes les délibérations de ce jour.
» S/'gTieBAILLY, maire; » Dejoly, secrétaire-greffier. »
Nous joignons encore ici une petite pièce qui, publiée à cette époque, peut servira faire connaître quelle était l'opinion du parti constitutionnel, et la manière de voir de quelques départemens , sur le décret par lequel l'Assemblée prononçait l'inviolabilité du roi.