SUR MADAME ROLAND. XXXI
les dénonça du moins avec une indignation courageuse. Depuis que, du haut de la tribune la voix retentissante de Danton avait fait entendre ces paroles : « Pour vaincre, » pour attérer nos ennemis, que faut-il ? de l'audace, » encore de l'audace , et toujours de l'audace ! » la terreur avait glacé tous les esprits -, mais l'assemblée craignait surtout de laisser apercevoir sa crainte. Au milieu de ce Sénat, où la pâleur couvrait tous les visages, et que l'effroi rendait muet , Roland , le 3 septembre, appela la justice des lois sur les forfaits de la veille ; et la salle retentit tout-à-coup d'applaudissemens. Mais ces cœurs pusillanimes sentaient encore le prix d'un acte de courage sans oser l'imiter , et le ministre qui avait signalé les assassins de septembre fut dès ce moment promis à leur vengeance.
Madame Roland fut surtout en butte à leur haine, depuis que dénoncée dans le sein de la Convention, appelée à sa barre , conservant, sous les regards menaçans de ses plus cruels ennemis , sa présence d'esprit ordinaire , par des réponses précises, par des questions imprévues, elle mit au jour cette intrigue obscure et confondit ses accusateurs. Ils ne se pardonnaient point de lui avoir ménagé l'occasion d'un triomphe. Dans chaque écrit qui dénonçait leurs complots, dans chaque mesure qui renversait leurs projets, dans chaque résolution dont la vigueur faisait pâlir Marat, étonnait l'audace de Danton ou démasquait l'hypocrisie de Robespierre, ils s'obstinaient à reconnaître les conseils , l'esprit, le courage de madame Roland : elle ne marcha plus qu'environnée d'écueils.
Roland restait au ministère, parce qu'il y voyait encore des maux à prévenir et des périls à braver. Sa femme et lui recevaient chaque jour de sinistres avis -, les plus ef-
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frayans préparatifs se faisaient, pour ainsi dire, sous leurs yeux. Ou pressait madame Roland de ne plus coucher à l'hôtel de l'Intérieur : elle céda d'abord ; mais tout ce qui sentait le découragement était si loin de son caractère, qu'elle ne se rendit à ce conseil qu'avec répugnance.
« Un soir, dit un de ses amis témoin du fait qu'on )> va lire , on était venu l'avertir à dix heures que des » hommes armés rôdaient autour de sa maison } que vrai- » semblablemcnt ils allaient y pénétrer 5 qu'il fallait en w sortir sous d'autres habillemens que les siens. Tous ses )> amis appuient cet avis : elle consent au travestisse- » ment et donne la préférence à l'habit de paysanne. )> Oo ne trouva pas la coiffe assez grossière -, on pro- » posa d'en substituer une autre. Ce changement lui » déplut et produisit une explosion de dépit, qui fit » jeter au loin la coiffe et tout le reste de l'ajustement. » T ai honte, s'écria-t-elle, du rôle quon me fait jouer ; » je ne veux ni me déguiser , ni sortir. Si l'on veut )) m assassine!' , ce sera chez moi: je dois cet exemple » de courage et je le donnerai. Ces mots furent pro- » nonces avec tant de vivacité et d'assurance, qu'aucun » de ses amis ne songea à combattre sa résolution. »
Elle exerçait sur eirx le double empire d'une femme vertueuse et d'une femme aimable. A cette époque, où quelques hommes faisaient consister les vertus républicaines dans la grossièreté du costume, des manières et du langage, sa maison conservait l'image de ce qu'on doit aux bienséances. Chez elle se rassemblaient souvent les députés les plus remarquables du parti de la Gironde : Gensonné, dont la dialectique importunait la Montagne; Guadet, dont les Jacobins redoutaient les apostrophes véhémentes et les sarcasmes amers: Vergniaux, qui sacri-