‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 25 sur 165 · SUR MADAME ROLAND. XXXV · texte numérisé non relu

SUR MADAME ROLAND. XXXV

Ce fut là , dans les prisons de l'Abbaye et de Sainte- Pélagie 5 quand, par respect pour Végalité, on Fenfercuait dans le même bâtiment que des femmes devenues la honte de leur sexe 5 dans ces murs tout sanglans encore des massacres de septembre-, quand le pouvoir des mêmes hommes faisait appréhender le retour des mêmes scènes, que , cédant aux sollicitations d'un ami , elle entreprit d'écrire ses Mémoires 5 là , que revenant avec sérénité sur les premières époques de sa vie , elle embellit des plus doux souvenirs , elle peignit des plus fraîches couleurs les riantes années de sa jeunesse; là, qu'elle recueillit dans ses ^/2ecJotesplusieursdecesparticularitésqui,parce qu'elles ont de ridicule, d'intéressant, ou d'atroce , appartiennent à l'histoire d'une époque et la caractérisent ; là , que des traits d'un esprit vif, brillant, malicieux et quelquefois satirique , elle esquissa les portraits d'une foule d'hommes qui figuraient alors sur la scène du monde ; là , enfin , que dans ses Notices, exhalant l'indignation et les regrets d'une ame qui avait cherché la liberté et trouvé des fers , elle présenta ses amis aux éloges , et dévoua leurs oppresseurs à la haine de ses contemporains et de l'avenir.

Deux amis fidèles étaient les confidens de ses secrets, et les dépositaires de ses écrits. On arrêta l'un, et pendant sa captivité, malgré ses ordres, à son insu, les manuscrits qu'il possédait furent livrés aux flammes. L'autre , proscrit , fugitif , sauva cependant son précieux dépôt. M. Bosc, car c'est à son amitié courageuse qu'on en doit la conservation , ne crut jamais les manuscrits qu'il avait assez en sûreté. Pour les soustraire à la surprise des visites domiciliaires, à la vigilance des délateurs, il les laissa cachés huit mois dans le creux d'un rocher , au milieu de la forêt de Montmorency. Madame Roland , qui

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les croyait détruits , eut assez de constance pour en recommencer de nouveaux. Sa perte lui paraissant inévitable , elle voulait du moins laisser à ses écrits le soin do défendre sa mémoire-, et c'est dans cette pensée qu'elle leur avait donné d'abord le titre & Appela la postérité. Ces écrits , dont elle s'occupait avec ardeur , semblaient avoir apporté quelque distraction à ses chagrins. Les soins prévenans d'une femme touchée de ses malheurs, de sa résignation, adoucissaient un peu les rigueurs de sa captivité. Elle relisait Plutarque , et remarquait alors combien de grands hommes avaient éprouvé l'injustice de leur ingrate patrie. Elle ne pouvait quitter Tacite, dont le pinceau a retracé, avec une effrayante énergie, les caprices, les fureurs, les jeux sanglans , la joie barbare d'un peuple stupide et féroce. Ses amis la visitaient; elle avait repris ses crayons (i) \ un forte piano charmait ses ennuis, et des fleurs, des plantes étrangères , ornaient les barreaux de sa prison. « La vue d'une fleur, dit-elle » dans ses Mémoires , caresse mon imagination et flatte » mes sens à un point inexprimable ; elle réveille avec » volupté le sentiment de mon existence. Sous le tran- » quille abri du toit paternel , j'étais heureuse dès l'en- :» fance avec des fleurs et des livres : dans l'étroite en- » ceinte d'une prison , au milieu des fers imposés par y> la tyrannie la plus révoltante, j'oublie l'injustice des

(i) M. Bosc possède un dessin achevé par madame Roland, dans sa prison, douze jours avant sa mort. Ce dessin représente une tête de vierge d'après Raphaël. Au bas sont écrits ces mots de la main de madame Roland : « Je sais que mon ami Bosc sera bien aise d'avoir ce » mauvais dessin crayonné des mains du courage et de l'innocence * persécutés ; mon amitié le lui destine. »

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» hommes , leurs sottises et mes maux , avec des livres et » des fleurs. »

Qui n'eût dit qu'un rayon d'espoir était entré dans son cœur! Mais son mari fugitif, sa fille délaissée, ses amis proscrits, son pays sous un joug odieux, ne lui présentaient que de sombres images. Nous avons eu dans les mains plusieurs lettres particulières écrites a cette é|>oque : elles portent, dans quelques endroits, l'empreinte de sa profonde tristesse, et faisaient présager de funestes projets.

« Quant à moi , dit-elle dans une de ces lettres, tout » est fini. Vous savez la maladie que les Anglais appellent i> heart -break : j'en suis atteinte sans remède, et je » n'ai nulle envie d'en retarder les effets 5 la fièvre com- » mence à se développer , j'espère que cela ne sera pas » long. C'est un bien : jamais ma liberté ne me serait » rendue. Le ciel m'est témoin que je la consacrerais à » mon malheureux époux! mais je ne l'aurais point, et » je pourrais attendre pire : c'est bien examiné , réfléchi » et jugé. »

Un autre billet inédit est ainsi conçu : « Je cross, mon » ami , qu'il faut s'envelopper la tcte \ et en vérité ce » spectacle devient si triste , qu'il n'y a pas graud mal à » sortir de la scène. Ma santé a été fort altérée : les » derniers coups rappellent ma vigueur , car ils en an- 0 noncent d'autres à supporter. Adieu : je ne vis plus » que pour me détacher de la vie. »

Sa résolution était prise. Sûre de périr, elle voulait du moins ravir à ses ennemis la joie de la traîner au supplice 5 elle trouvait une espèce de satisfaction à tromper ainsi la tyrannie , à rester seule maîtresse de sa destinée , à mourir libre dans les fers». Ce projet avait été

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conçu sans précipitation, sans faiblesse. Elle expose dans ses dernières pensées les motifs de sa résolution. En France connue à Ptome sous les empereurs , l'excès de la même oppression inspirait l'idée des mêmes sacrifices } elle se donnait la mort pour conserver ses biens à sa fille (i). Mais une épouse, une mère, une amie, avec une ame si tendre, ne pouvait rompre des liens si chers sans de cruels combats. Le coeur s'attendrit en lisant ces écrits où madame Roland demande pardon à son époux de quitter une vie qu'elle aurait voulu lui consacrer tout entière, s'élève jusqu'à la Divinité, pour y trouver un refuge contre l'injustice des hommes , lègue à sa fille l'exemple d'une conduite sans reproches , partage entre ses amis le peu de bijoux qu'elle avait , et les prie de les conserver comme des témoignages de son attachement } leur confie le soin d'acquitter sa reconnaissance envers la femme estimable et fidèle qui l'avait servie quinze ans \ s'occupe avec un intérêt touchant de tout ce qui lui fut cher -, puis tout- à -coup revenant avec vivacité vers sa fille, lui adressant les derniers conseils de la tendresse , l'appelant quoique absente, la pressant sur son sein, l'arrosant de ses pleurs , s'écrie avec un accent si douloureux : Souviens-toi de ta mère !

Elle avait résolu d'abord de se laisser mourir de faim 5 mais cette lente agonie pouvait la trahir et la livrer à ses bourreaux. Elle préféra se procurer de l'opium 5 elle s'adressa à un ami dont elle avait éprouvé l'attachement et la fermeté ; elle lui fit part de ses résolutions courageuses :

(1) Les condamnations du tribunal révolutionnaire emportaient la confiscation dos biens

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