‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 37 sur 165 · PREMIERE PARTIE. J · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. J

nièce, dans laquelle ils avaient placé leur espérance et leur gloire. Respectables vieillards, consolez-vous ; il est accordé à Lien peu de personnes de parcourir leur carrière dans le silence et la paix qui vous accompagnent; je ne suis point au-dessous des malheurs qui m'assiègent, et je ne cesserai pas d'honorer vos vertus.

La vigilance de ma nourrice çtait soutenue ou récompensée par l'attention de mes bons parens; son zèle et ses succès lui méritèrent l'attachement de ma famille. Elle n'a jamais, tant qu'elle a vécu, laissé passer deux ans sans faire un voyage de Paris pour venir me voir : elle accourut près de moi lorsqu'elle apprit qu'une mort cruelle m'avait enlevé manière. Je me rappelle encore son apparition: j'étais sur un lit de douleur; sa présence me retraçant trop vivement une perte récente , le premier chagrin de ma vie , je tombai dans des convulsions qui l'effrayèrent; elle se retira, je ne la revis plus; elle mourut bientôt après. J'avais été la visiter dans la chaumière où elle m'avait allaitée; j'avais écouté avec attendrissement les contes que sa bonhomie se plaisait à faire en me montrant les lieux que. j'avais préférés , rappelant les espiègleries que je lui avais faites et dont la gaieté l'amusait encore. A deux ans , je fus ramenée dans la maison paternelle : on m'a souvent parlé de la surprise que j'avais témoignée en voyant au soir, dans la rue, les lanternes allumées, que j'appelais de belles bouteilles ; de ma répugnance à me servir de ce qu'on

appelle proprement un pot-de-chambre , parce que je ne connaissais qu'un coin de jardin pour certain usage, et de l'air de moquerie avec lequel je demandais si les saladiers et les soupières que je montrais du doigt, étaient faits aussi pour cela. 11 faut bien passer sous silence ces belles choses et d'autres aussi graves qui n'intéressent que les nourrices, et ne se répètent qu'aux grands parens : on ne s'attend pas que je dépeigne ici une petite brune de deux ans, dont les cheveux noirs jouaient fort bien sur un visage animé des plus vives couleurs , et qui respirait le bonheur de son âge dont elle avait toute la santé. Je sais un meilleur temps pour faire mon portrait , et je ne suis pas si maladroite que de le devancer.

La sagesse et la bonté de ma mère lui eurent bientôt acquis, sur mon caractère doux et tendre, l'ascendant dont elle n'usa jamais que pour mon bien. 11 était tel, que , dans ces légères alternatives inévitables entre la raison qui gouverne et l'enfance qui résiste , elle n'a jamais eu besoin , pour me punir, que de m'appeler froidement mademoiselle , et de me regarder d'un œil sévère. Je sens encore l'impression que me faisait son regard , si caressant pour l'ordinaire ; j'entends en frissonnant ce mot de mademoiselle, substitué , avec une dignité désespérante, au doux nom de majille , à la gentille appellation de Manon. Oui, Manon, c'est ainsi qu'on m'appelait ; j'en suis fâchée pour les amateurs de romans : ce nom n'est pas noble ; il ne sied

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