PREMIÈRE PARTIE
point à une héroïne du grand genre ; mais enfin c'était le mien, et c'est une histoire que j'écris. Au reste , les plus délicats se seraient réconciliés avec le nom, en entendant ma mère le prononcer, et voyant celle qui le portait. Quelle expression manquait de grâce quand ma mère l'accompagnait de son ton affectueux ? Et lorsque sa voix touchante venait pénétrer mon coeur , ne m'apprenait-elle pas a lui ressembler?
Vive sans être bruyante, et naturellement recueillie, je ne demandais qu'à m'occuper, et je saisissais avec promptitude les idées qui m'étaient présentées. Cette disposition fut mise tellement h profit, que je ne me suis jamais souvenue d'avoir appris à lire ; j'ai ouï dire que c'était chose faite à quatre ans, et que la peine de m'enseigner s'était, pour ainsi dire , terminée à cette époque , parce que dès-lors il n'avait plus été besoin que de ne pas me laisser manquer de livres. Quels que fussent ceux qu'on me donnait ou dont je pouvais m'emparer, ils m'absorbaient tout entière , et l'on ne pouvait plus me distraire que par des bouquets. La vue d'une fleur caresse mon imagination et flatte mes sens à un point inexprimable; elle réveille avec volupté le sentiment de mon existence. Sous le tranquille abri du toit paternel, j'étais heureuse dès l'enfance avec des fleurs et des livres : dans l'étroite enceinte d'une prison, au milieu des fers imposés par la tyrannie la plus révoltante, j'oublie
ÎO MÉMOIRES PARTICULIERS.
l'injustice des hommes, leurs sottises et mes maux, avec des livres et des fleurs.
L'occasion était trop belle pour négliger de me faire apprendre l'Ancien , le Nouveau Testament , les catéchismes petit et grand; j'apprenais tout ce qu'on voulait , et j'aurais répété l'Alcoran si l'on meut appris à le lire. Je me souviens d'un peintre nommé Guibal , fixé depuis à Stuttgard, et dont j'ai vu, il y a peu d'années, un Eloge du Poussin, couronné à l'académie de Rouen. Il venait souvent chez mon père : c'était un drôle de corps qui me faisait des contes à peau d'àne , que je n'ai point oubliés , et qui m'amusaient beaucoup ; il ne se divertissait pas moins à me faire débiter ma science. Je crois le voir encore , avec sa figure un peu grotesque , assis dans un fauteuil , me prenant entre ses genoux sur lesquels j'appuyais mes coudes , et me faisant répéter le symbole de saint Athanase ; puis récompensant ma complaisance par l'histoire de Tanger, dont le nez était si long, qu'il était obligé de l'entortiller autour de son bras quand il voulait marcher. On pourrait faire des oppositions plus extravagantes.
A l'âge de sept ans, ou m'envoya tous les dimanches à l'instruction paroissiale , qui s'appelait le catéchisme , afin de me préparer à la confirmation. Au train dont vont les choses , ceux qui liront ce passage demanderont peut-être ce que c'était que cela : je vais le leur apprendre. Dans le premier coin d'une église , chapelle ou charnier, on plaçait