‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 41 sur 165 · PREMIÈRE PARTIE. l · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. l

gent , qu'il dépensait vite ; ne nie rendit jamais certain recueil des leçons de Bordier , qu'il pilla avec assez d'art pour composer des élémens de musique, qu'il a publiés sous son nom ; devint magnifique , sans s'enrichir , et finit , après quinze ans , par quitter Paris, où il avait fait des dettes, pour se rendre en Russie , où je ne sais ce qu'il est devenu. Quant à Mazon , le danseur , bon Savoyard d'une laideur affreuse, dont je vois encore la loupe qui décorait sa joue droite lorsqu'il penchait du côté gauche son visage camus et grêlé sur sa pochette , j'aurais quelque chose de plaisant à en dire , ainsi que du pauvre Mignard , maître de guitare , espèce de colosse espagnol, dont les mains ressemblaient à celles d'Ésaù , et qui , en gravité , politesse et rodomontades , ne le cédait à personne de son pays. Je n'ai pas eu long-temps le timide Watrin , dont les cinquante ans, la perruque, les lunettes et le visage enflammé , paraissaient tout en désordre , lorsqu'il posait les doigts de son écolière au pardessus de viole , et lui montrait à tenir l'archet. Mais , en récompense , le révérend père Collomb , barnabite , jadis missionnaire , supérieur de sa maison à soixante-quinze ans , et confesseur de ma mère, envoya chez elle sa basse de viole , pour me consoler de l'abandon du par-dessus , et m'accompagner lui-même lorsque , venant nous voir , il me priait de prendre ma guitare. Je l'étonnai beaucoup lorsque , m'emparant de sa basse , je me mis à jouer passablement quelques airs que j'avais

l6 MÉMOIRES PARTICULIERS.

étudies en cachette. J'aurais trouve sous ma main une contre-basse , que je serais montée sur une chaise pour eu l'aire quelque chose. Mais, afin de ne point commettre d'anachronisme , il faut observer que j'anticipe , et se rappeler que j'étais tout-à-1'heure à sept ans , où je retourne. Je suis venue jusqu'à cette époque, sans parler de l'influence de mon père sur mon éducation : elle était faible, parce qu'il ne s'en mêlait guère ; mais il n'est pas hors de propos de remarquer ce qui l'avait déterminé à s'en mêler moins encore. J'étais fort opiniâtre ; c'est-à-dire que je ne consentais pas aisément à ce dont je ne voyais point la raison ; et lorsque je ne sentais que l'autorité (i), ou que je croyais apercevoir du caprice, je ne savais pas céder. Ma

(i) Un homme qui fut , comme madame Roland , célèbre par ses talens et par son ardent amour pour la liberté, Alfieri, montrait le même caractère au même âge ; il cédait aisément à la persuasion et résistait à la contrainte : « Voici , dit-il, » une esquisse du caractère que je manifestais dans les pre- » mières années de ma raison naissante : taciturne et tran- » quille pour l'ordinaire , mais quelquefois extrêmement » pétulant et babillard, presque toujours dans les extrêmes, » obstiné et rebelle à la force, fort soumis aux avis qu'on me » donnait avec amitié, contenu plutôt par la crainte d'être » grondé que par toute autre chose, d'une timidité excessive, » et inflexible quand on voulait me prendre à rebours. »

Ces rapports d'humeur et d'inclination nous ont paru dignes de remarque entre deux enfans du même âge, qui, plus tard, professèrent les mêmes opinions avec une égale énergie.

{Note des nouveaux éditeurs.)

Page 1