PREMIERE PARTIE. tf
mère , habile et prudente , jugeait à merveille qu'il fallait me dominer par la raison , ou me gagner par le sentiment ; aussi ne trouvait-elle point de résistance. Mon père, assez brusque, ordonnait en* maître, et l'obéissance était tardive ou nulle; s'il tentait de me punir en despote, sa douce petite fille devenait un lion. 11 me donna le fouet en deux ou trois circonstances ; je lui mordais la cuisse sur laquelle il m'avait courbée, et je protestais contre sa volonté. Un jour que j'étais un peu malade, il fut question de me donner une médecine : on m'apporta le triste breuvage ; je l'approche de mes lèvres , son odeur me le fait repousser avec dégoût : ma mère s'emploie à vaincre ma répugnance ; elle m'en inspire la volonté : je fais mes efforts sincèrement ; mais à chaque fois que l'horrible déboire m'était apporté sous le nez, mes sens révoltés me faisaient détourner la tête. Ma mère se fatiguait ; je pleurais de sa peine et de la mienne, et j'en étais toujours moins capable d'avaler la funeste boisson : mon père arrive ; il se fâche et me donne le fouet, en attribuant ma résistance à l'opiniâtreté ; dès-lors , l'envie d'obéir se passe, et je déclare que je ne prendrai point la médecine. Grands éclats, menaces répétées, seconde fustigation : je m'indigne et fais des cris affreux, levant les yeux au ciel, et me disposant à jeter le breuvage qu'on allait me présenter ; mon geste trahit ma pensée ; mon père , furieux , menace de me fouetter une troisième fois. Je sens,
l8 MÉMOIRES PARTICULIEHS.
à l'heure où j'écris, l'espèce de révolution et le développement de force que j'éprouvai alors; mes larmes s'arrêtent tout-à-coup, mes sanglots s'apaisent , un calme subit réunit mes facultés dans une seule résolution : je me lève sur mon lit ; je me tourne du coté de la ruelle ; j'incline ma tête, en l'appuyant contre le mur ; je trousse ma chemise , et je m'offre aux coups en silence : on m'aurait tuée sur la place , sans m'arracher un soupir.
Ma mère, que cette scène rendait mourante y et qui avait besoin de toute sa sagesse pour ne pas augmenter les excès de son mari, parvint à le faire sortir de la chambre. Elle me recoucha sans mot dire ; et , après deux heures de repos , elle vint en pleurant me conjurer de ne plus lui faire de mal et de boire la médecine : je la regardai fixement ; je pris le verre et je le vidai d'un seul trait. Mais je vomis tout au bout d'un quart-d'heure, et j'eus un violent accès de fièvre qu'il fallut bien guérir autrement qu'avec de mauvaises drogues et. des verges. J'avais alors un peu plus de six ans.
Tous les détails de cette scène me sont aussi présens, toutes les sensations que j'ai éprouvées sont aussi distinctes, que si elle était récente : c'est le même roidissement que celui que j'ai senti s'opérer depuis dans des momens solennels ; et je n'aurais pas plus à faire aujourd'hui pour monter fièrement à l'échafaud, que je n'en fis alors pour m' abandonner à un traitement barbare qui pouvait me tuer, et non pas me vaincre.