‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 43 sur 165 · PREMIÈRE PARTIE. IQ · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. IQ

De cet instant, mon père ne mit plus la main sur moi ; il ne se chargea même pas de me réprimander : il me caressait beaucoup , me moutrait à dessiner, me conduisait à la promenade, et me traitait avec une bonté qui le rendait plu> respectable à mes yeux, et lui assurait de ma part une entière soumission. On se plut à célébrer mes sept ans comme l'âge de la raison , celui duquel on avait droit d'attendre de moi tout ce quelle inspire ; c'était assez adroit pour motiver l'espèce d'égard avec lequel il fallait me conduire, en soutenant mon courage, sans exciter ma vanité. Ma vie s'écoulait doucement dans la paix domestique et une grande activité d'esprit ; ma mère demeurait constamment chez elle, et y recevait fort peu de monde. Nous sortions deux fois la semaine : l'une, pour visiter les grands parens de mon père; l'autre, c'était le dimanche, pour voir la mère de maman, assister à l'ofiice divin et nous rendre à la promenade. On commençait toujours, en sortant, des vêpres, par aller chez ma bonne maman Bimont : c'était une grande et belle femme qui avait été de bonne heure attaquée de paralysie; sa tête en était demeurée affectée. Elle était ^raduellement tombée en enfance , et passait les jours dans son fauteuil, près de la fenêtre ou du feu, suivant la saison. Une vieille fille, de service dans la famille depuis plus de quarante ans, soignait ses infirmités. Dès que j'arrivais, Marie me donnait à goûter: c'était fort bon • mais cela fait, je m'en-

nuyais horriblement ; je cherchais des livres i il n'y avait que le psautier ; et, faute de mieux, j'en ai vingt fois relu la version ou chaulé le texte. Si j'étais gaie, ma grand'mère pleurait; si je me frappais ou me laissais tomber, elle éclatait de rire: cela me contrariait. On avait beau me faire observer que c'était le résultat de sa maladie, je ne le trouvais pas moins triste ; j'aurais encore supporté qu'elle se moquât de moi , mais ses pleurs ne s'échappaient jamais qu'avec un éclat douloureux et imbécile à la fois , qui me froissait l'âme et m'inspirait de la terreur. La vieille Marie radotait à cœur joie avec ma mère, qui se faisait un devoir sacré dépasser deux heures devant la sienne, en écoutant complaisamment les contes de Marie. Ce fut pour moi un cours de patience assurément très-pénible, mais il fallait bien en passer par-là; car un jour où l'ennui me fit verser des pleurs de dépit en demandant à m'en aller, ma mère resta toute la soirée. Elle ne négligeait pas, dans les temps opportuns, de me représenter son assiduité comme un devoir rigoureux et touchant qu'il m'était honorable de partager ; je ne sais comme elle s'y prenait, mais mon cœur recevait cette doctrine avec attendrissement. Lorsque l'abbé Bimont pouvait se rendre chez sa mère, c'était pour moi une joie inexprimable : ce cher petit oncle me faisait, jouer, sauter et chanter ; mais cela ne lui était guère possible , il était alors maître des en fans de chœur et se trouvait enchaîné chez lui. Je me

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