PREMIÈRE PARTIE
semblait pas aimable. Seulement, je me prenais à rire quand ma grand'maman me parlait de petits enfans trouvés sous des feuilles de choux, et je disais que mon Ave Maria m'apprenait qu'ils sortaient d'ailleurs , sans m'inquiéter comment ils y étaient venus. J'avais découvert, en furetant par la maison, une source de lectures que je ménageai assez long-temps. Mon père tenait ce qu'on appelait son atelier tout près du lieu que j'habitais durant le jour: c'était une pièce agréable, qu'on nommerait un salon , et que nia modeste mère appelait la salle ; proprement meublée , ornée de glaces et de quelques tableaux, dans laquelle je recevais mes leçons. Son enfoncement, d'un coté de la cheminée, avait permis de pratiquer un retranchement qu'on avait éclairé par une petite fenêtre; là, était un lit, si resserré dans l'espace que j'y montais toujours par le pied, une chaise, une petite table et quelques tablettes : c'était mon asile. Au côté opposé, une grande chambre, dans laquelle mon père avait fait placer son établi , beaucoup d'objets de sculpture et ceux de son art, formait son atelier. Je m'y glissais le soir, ou bien aux heures de la journée où il n'y avait personne. J'y avais remarqué une cachette où l'un des jeunes gens mettait des livres : j'en prenais un à mesure; j'allais le dévorer dans mon petit cabinet , ayant grand soin de le remettre aux heures convenables, sans en rien dire à personne. C'étaient en général de bons ouvrages. Je m'aperçus un jour que ma mère avait fait la
même découverte que moi ; je reconnus clans ses mains un volume qui avait passé dans les miennes : alors je ne me gênai plus, et, sans mentir, mais sans parler du passé , j'eus l'air d'avoir suivi sa trace. Le jeune homme, qu'on appelait Courson, auquel il joignit le de par la suite , en se fourrant, à Versailles, instituteur des pages , ne ressemblait point à ses camarades; il avait de la politesse, un ton décent, et cherchait de l'instruction. 11 n'avait jamais rien dit non plus de la disparution momentanée de quelques volumes : il semblait qu'il y eût entre nous trois une convention tacite. Je lus ainsi beaucoup de Voyages que j'aimais passionnément, entre autres ceux de Regnard qui furent les premiers ; quelques théâtres des auteurs du second ordre , et le Plutarque de Dacier. Je goûtai ce dernier ouvrage plus qu'aucune chose que j'eusse encore vue , même d'histoires tendres qui me touchaient pourtant beaucoup, comme celle des époux malheureux de Labédoyère que j'ai présente , quoique je ne l'aie pas relue depuis cet âge. Mais Plutarque semblait être la véritable pâture qui me convînt; je n'oublierai jamais le carême de 1765 (j'avais alors neuf ans ) , où je l'emportais à l'église en guise de Semaine-Sainte. C'est de ce moment que datent les impressions et les idées qui me rendaient républicaine , sans que je songeasse à le devenir.
Télémaque et la Jérusalem délivrée vinrent un peu troubler ces traces majestueuses. Le tendre