PREMIÈRE PARTIE
Fénélon émut mon cœur , et le Tasse alluma mon imagination. Quelquefois je lisais haut à la demande de ma mère; ce que je n'aimais pas: cela sortait dn recueillement qui faisait mes délices, et m'obligeait à ne pas aller si vite; mais j'aurais plutôt avalé ma langue que de lire ainsi l'épisode de l'île de Calypso, et nombre de passages du Tasse. Ma respiration s'élevait, je sentais un feu subit couvrir mon visage, et ma voix altérée eût trahi mes agitations. J'étais Eucharis pour Télémaque , et 1 lerminie pour Tancrède; cependant, toute transformée en elles , je ne songeais pas encore à être moi-même quelque chose pour personne; je ne faisais point de retour sur moi, je ne cherchais rien autour de moi ; j 'étais elles, et je ne voyais que les objets qui existaient pour elles: c'était un rêve sans réveil. Cependant je me rappelle avoir vu avec beaucoup d'émotion un jeune peintre nommé Taboral, qui venait parfois chez mon père; il avait peut-être vingt ans; une voix douce , une figure tendre , rougissant comme une jeune fille. Lorsque je l'entendais dans l'atelier, j'avais toujours un crayon ou autre chose à y aller chercher; mais comme sa présence m'embarrassait autant qu'elle m'était agréable, je ressortais plus vite que je n'étais entrée, avec un battement de cœur et un tremblement que j'allais cacher dans mon petit cabinet. Je crois bien aujourd'hui qu'avec pareille disposition, du désœuvrement ou certaines compagnies, l'imagination et la personne pouvaient
faire beaucoup de chemin. Ces ouvrages, dont- je viens de parler, firent place à d'autres, et les impressions s'adoucirent; quelques écrits de Voltaire me servirent de distraction. Un jour que je lisais Candide , ma mère s étant levée d'une table où elle jouait au piquet, la dame qui faisait sa partie m'appela du coin de la chambre où j'étais, et me pria de lui montrer le livre que je tenais. Elle s'adresse à ma mère qui rentrait dans l'appartement, et lui témoigne son étonnement de la lecture que je faisais; ma mère, sans lui répondre, me dit purement et simplement de reporter le livre où je l'avais pris. Je regardai de bien mauvais oeil cette femme , à figure revèche , grosse à pleine ceinture , grimaçant avec importance, et depuis oneques je n'ai souri à madame Charbonné. Mais ma bonne mère ne changea rien à son allure fort singulière , et me laissa lire ce que je trouvais, sans avoir l'air d'y regarder, quoiqu'en sachant fort bien ce que c'était. Au reste, jamais livre contre les mœurs ne s'est trouvé sous ma main ; aujourd'hui même , je ne sais que les noms de deux ou trois , et le goût que j'ai acquis ne m'a point exposée à la moindre tentation de me les procurer. Mon père se plaisait à me faire de temps en temps le cadeau de quelques livres, puisque je les préférais à tout; mais comme il se piquait de seconder mes goûts sérieux, il me faisait des choix fort plaisans, quant aux convenances : par exemple , il me donna le Traité de Fénélon sur l'éducation des filles , et l'ouvrage