PREMIÈRE PARTIE
fonde , dune timidité inexprimable ; je regardais les hommes avec une sorte de terreur , qui s'augmenta lorsque quelques-uns me parurent aimables. Je veillai sur mes pensées avec un scrupule excessif , la moindre image qui pouvait s'offrir à mon esprit, même confusément, me semblait un crime; je contractai l'habitude d'une telle réserve , que lisant , à seize ans , l'Histoire naturelle de Buffon , et n'étant plus dévote, je sautai, sans le lire, l'article qui traitait de l'homme, et je glissai sur les planches relatives , avec la promptitude et le tremblement de quelqu'un apercevant un précipice. Enfin , je ne me suis mariée qu'à vingt-cinq ans, et avec une ame telle qu'on peut la présumer, des sens très-inflammables, beaucoup d'instruction sur divers objets : j'avais si bien évité l'instruction sur certain autre , que les événemens du mariage me parurent aussi surprenans que désagréables.
Ma vie, plus retirée de jour en jour, me parut bientôt trop mondaine encore pour me préparer à ma première communion ; cette grande affaire , qui doit tant influer sur le salut éternel } occupait toutes mes pensées. Je prenais goûta l'office divin, sa solennité me frappait; je lisais avec avidité l'explication des cérémonies de l'Eglise; je me pénétrais de leur signification mystique; je feuilletais chaque jour mes in-folio de Vies des saints, et je soupirais après ces temps où les fureurs du paganisme valaient aux généreux chrétiens la couronne du martyre. Je songeais sérieusement à prendre un noui. 3
veau genre de vie, et, après des méditations profondes, j'arrêtai mes projets. Jusques-là, l'idée seule de m'éloigner de ma mère me faisait verser des torrensde larmes; et quand on voulait s'amuser des nuages subits que la sensibilité faisait élever sur mon front expressif, on plaisantait sur les couvens et l'utilité de les faire habiter durant quelque temps aux jeunes personnes. Mais que ne doiton pas sacrifier au Seigneur! je m'étais fait, du cloître, de sa solitude et de son silence, les idées grandes ou romantiques que mon active imagination pouvait enfanter. Plus son séjour était auguste , plus il convenait aux dispositions de mon ame touchée. Un soir, après souper, seule avec mon père et ma mère, je me jette à leurs genoux; mes» pleurs s'échappent en même temps et me coupent la voix. Étonnés, inquiets , ils demandent la cause de cet étrange mouvement, « Je veux vous prier, dis-je eu sanglotant, de faire une chose qui me déchire , mais que demande ma conscience ; mettezmoi au couvent. » Us me relèvent; ma bonne mère s'émeut : elle aurait tremblé si, nem'ayantpas quittée d'une minute depuis quelque temps , elle eût pu rien redouter. On me demande ce qui me fait désirercette disposition, en observant qu'onnem'ajamais rien refusé de raisonnable : je dis que c'est le désir de faire ma première communion avec tout le recueillement convenable. Mon père loue mon zèle, et ajoute qu'il veut le seconder : on délibère sur le choix d'une maison. Ma famille n'avait de