‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 50 sur 165 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

relations dans aucune de celles de cette espèce : on se rappelle que mon maître de musique avait cité un couvent où il enseignait déjeunes demoiselles , et on décide que l'on fera des informations. Il résulta de celles-ci que la maison était honnête, l'ordre peu austère ; les religieuses passaient en conséquence pour n'avoir point de ces excès, de ces momeries qui caractérisaient leur plus grand nombre : d'ailleurs elles faisaient profession d'instruire la jeunesse; elles tenaient des écoles d'externes ou d'enfans du peuple, qu'elles enseignaient gratis pour accomplir leurs vœux , et qui se rendaient du dehors, à cet effet, dans une salle qui leur était consacrée ; mais elles avaient séparément un pensionnat pour les jeunes personnes dont on voulait leur confier l'éducation. Ma mère fît les démarches nécessaires; et après m'avoir conduite en visite chez tous mes grands parens en leur annonçant ma résolution, qu'ils applaudirent, elle me mena chez les dames de la Congrégation , rue Neuve-Saint- Étienne , faubourg Saint-Marcel, bien près du lieu où je suis actuellement renfermée. Comme je pressai cette chère maman dans mes bras , au moment de me séparer d'elle pour la première fois ! j'étouffais, j'étais pénétrée ! mais j'obéissais à la voix de Dieu, et je passai le seuil de la porte de clôture en lui offrant avec larmes le plus grand sacrifice que je pusse lui faire. C'était le 7 de mai iy65...; j'avais alors onze ans et deux mois.

Comment, du fond d'une prison, au milieu des

bouleversemens politiques qui ravagent mon pays et entraînent tout ce qui nie fut cher, rappeler et peindre aujourd'hui ce temps de calme et de ravissemens? Quelle fraîcheur de pinceau peut rendre les douces émotions d'un jeune cœur sensible et tendre, avide de bonheur, commençant à sentir la nature et n'apercevant que la Divinité! La première nuit que je passai au couvent fut agitée : je n'étais plus sous le toit paternel; je me sentais loin de cette bonne mère qui sûrement pensait à moi avec attendrissement. Une faible lueur éclairait la chambre où l'on m'avait mis coucher avec quatre autres enfans de mon âge : je me levai doucement, j'allai près de la fenêtre; le clair de lune permettait de distinguer le jardin sur lequel elle avait vue. Le plus profond silence régnait dans ces lieux; je l'écoutais,pour ainsi dire, avec une sorte de respect; de grands arbres projetaient çà et là leur ombre gigantesque, et promettaient un sûr abri à la méditation tranquille : je levai les yeux vers le ciel, il était pur et serein ; je crus sentir la présence de la Divinité qui souriait à mon sacrifice , et m'en offrait déjà la récompense dans la paix consolante d'un séjour céleste : des larmes délicieuses coulèrent lentement sur mon visage ; je réitérai mon dévouement avec un saint transport, et je fus goûter le sommeil des élus.

J'étais arrivée le soir ; je n'avais point encore aperçu toutes mes compagnes : elles étaient au nombre de trente-quatre et réunies daas une seule

Page 1