PREMIÈRE PARTIE. 3q
activité, ainsi qu'à mon goût naturel pour l'ordre et l'application ; j'étais l'une des premières à tout, et j'avais encore du loisir, parce que j'étais diligente et ne perdais pas un instant. Aux heures de promenade ou de récréation, je ne savais pas courir et badiner avec la foule ; je me retirais solitairement sous quelques arbres pour lire ou rêver. Comme j'étais sensible à la beauté du feuillage , au souffle des zéphyrs, au parfum des plantes! je voyais partout la main de la Providence , je sentais ses soins bienfaisans, j'admirais ses ouvrages ; pénétrée de reconnaissance, j'allais l'adorer à l'église , où les sons majestueux de l'orgue, unis à la voix touchante des jeunes religieuses exécutant des motels y achevaient de me ravir en extase. Indépendamment de la messe où l'on conduisait toutes les pensionnaires le matin , il y avait, dans l'aprèsmidi des jours ordinaires, une demi-heure consacrée à la méditation , à laquelle on n'admettait que celles qui paraissaient capables de la faire ou d'en remplir l'intervalle avec recueillement par des lectures pieuses. Je n'eus pas même besoin de solliciter cette faveur, dont on se hâta de récompenser mon zèle ; mais je demandai avec ferveur l'avantage de faire ma première communion à la solennité la plus prochaine : c'était l'Assomption. Quoiqu'elle fut très -voisine du moment de mon entrée , cette grâce me fut accordée du consentement unanime des supérieures et du directeur. Celui-ci était un homme de bon sens, religieux
de Saint-Victor, où il remplissait les fonctions de cure ; il avait accepté la charge de confesser les pensionnaires de la Congrégation, et il était propre à ce ministère , par son âge de plus de cinquante ans , par son caractère modéré, son esprit sage, qui tempéraient l'austérité de ses mœurs et de ses manières. Lorsque j'avais été confiée à ses soins, mon curé, M. Garât, avait pris la peine de venir lui-même au couvent déposer sa petite ouaille entre les mains de son confrère ; ils se virent au parloir en ma présence, se parlèrent en latin , que je n'entendis pas parfaitement , mais dont je compris quelques mots à mon avantage. Ceux-là n'échappent jamais à une fille , telle jeune qu'elle soit, et dans quelque langue qu'ils soient dits. Je gagnai beaucoup au change ; Garât n'était qu'un pédant, dans lequel je révérais le juge spirituel; le Victorin était un homme juste, éclairé, qui dirigeait mes affections pieuses sur tout ce que la morale a de sublime , et qui se plaisait à développer par la religion le germe des vertus , sans y mêler une mysticité ridicule. Je l'aimai comme un père ; et durant trois années qu'il a vécu, après ma sortie du couvent, je venais de très-loin à Saint- Victor , la veille des grandes fêtes , pour me confesser à lui. 11 faut avouer que la religion catholique, trèspeu convenable à un jugement sain , éclairé par des connaissances, et soumettant les objets de sa croyance aux règles du raisonnement , est trèspropre à captiver l'imagination quelle frappe par