‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 53 sur 165 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

le grand et le terrible , en même temps qu'elle occupe les sens par des cérémonies mystérieuses , alternativement douces et mélancoliques. \J éternité, toujours présente à l'esprit de ses sectateurs , les appelle à la contemplation; elle les rend sévères appréciateurs du bien et du mal, tandis que des pratiques journalières, des rits imposans viennent soulager l'attention , la soutenir et présenter des moyens faciles de s'avancer toujours vers le but proposé. Les femmes entendent merveilleusement à relever ces pratiques , à accompagner ces cérémonies de tout ce qui peut leur prêter des charmes ou de l'éclat, et les religieuses excellaient dans cet art. Une novice prit le voile peu après mon arrivée au couvent. Les fleurs, les lustres brillans, les rideaux de soie , de superbes paremens , décorèrent l'église et l'autel : l'assemblée fut nombreuse ; elle remplissait la partie extérieure , avec cet air de fête qu'une famille revêtait en pareille circonstance comme pour les noces d'un enfant. Triomphante et parée, la jeune victime parut à la grille dans la plus grande pompe , qu'elle dépouilla bientôt pour reparaître couverte d'un voile blanc et couronnée de roses ; j'éprouve encore le tressaillement que me fît ressentir sa voix légèrement tremblante lorsqu'elle chanta mélodieusement le verset d'usage , Elegit, etc.; C'est ici que j'ai choisi ma demeure , et que je ï établis -pour jamais : je n'ai point oublié les notes de ce petit morceau; je le répète aussi exactement que si je l'eusse entendu hier , et je

voudrais bien pouvoir le chanter en Amérique. Grand dieu! quel accent j'y mettrais aujourd'hui! Mais lorsqu après avoir prononce ses vœux , la novice prosternée fut couverte d'un drap mortuaire sous lequel on aurait dit qu'elle était ensevelie , je frissonnai de terreur ; c'était pour moi l'image de la rupture absolue des liens du monde , du renoncement à tout ce qu'elle avait de cher; je n'étais plus moi, j'étais elle; je crus qu'on m'arrachait à ma mère , et je versai des torrens de larmes. Avec cette sensibilité qui rend les impressions si profondes et qui fait être frappé de tant de choses , lesquelles passent comme des ombres devant le vulgaire , l'existence ne languit jamais ; aussi j'ai réfléchi la mienne de bonne heure , sans l'avoir encore trouvée à charge , même au milieu des plus rudes épreuves ; et n'ayant point atteint quarante ans, j'ai prodigieusement vécu, si l'on compte la vie par le sentiment qui marque tous les instans de sa durée.

J'aurais à retracer trop de scènes semblables, si je voulais rappeler toutes celles que les émotions d'une tendre piété ont gravées dans mon cœur ; le charme et l'habitude de ces sensations devinrent tels pour moi , qu'ils n'ont pu s'effacer. La philosophie a dissipé les illusions d'une vaine croyance ; mais elle n'a point anéanti l'effet de certains objets sur mes sens , et leur rapport avec les idées ou les dispositions qu'ils avaient coutume de faire naître. Je puis encore assister avec intérêt à la célébration

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