PREMIERE PARTIE. lfi
bonheur delà nature et de l'innocence? Les amos vulgaires y trouvent le plaisir; mais les autres, pour lesquelles le plaisir seul serait trop peu de chose, atteintes par les passions qui promettent davantage , contraintes par les devoirs bizarres ou cruels que pourtant elles honorent, ne connaissent guère que la gloire, chèrement payée , de les remplir. Reposons-nous, quant à présent, sur la douce amitié qui vint m'ofïrir ses charmes , et à laquelle j'ai dû tant d'heureux momens.
Quelques mois s'étaient écoulés depuis mon arrivée au couvent; j'y vivais occupée, comme on vient devoir: je recevais toutes les semaines les visites démon père et de ma mère , qui me faisaient sortir le dimanche après l'office, pour nous promener ensemble au Jardin du Roi, aujourd'hui des Plantes. Je ne les quittais jamais sans verser quelques pleurs : c'était de tendresse pour leur personne , et non de regrets de ma situation; car je rentrais avec plaisir sous ces cloîtres silencieux que je traversais à petits pas pour mieux goûter leur solitude; je m'arrêtais quelquefois sur une tombe où était gravé l'éloge d'une sainte fille : Elle est heureuse! me disais-je en soupirant; puis une mélancolie (i), qui n'était pas sans douceur, s'emparait de mon ame, et me faisait chercher dans le sein
(i) Cet amour de la solitude, ce besoin des sentiroens qu'elle inspire, se trouvent souvent exprimés dans les écrits de madame Roland. Parmi plusieurs morceaux détachés
delà Divinité , dans l'espoir d'y être reçue un jour , ce parfait bonheur dont je sentais le besoin.
L'arrivée de nouvelles pensionnaires vint éveiller toute la petite troupe : on avait annoncé des demoiselles d'Amiens. La curiosité des jeunes filles de couvent sur des compagnes qu'on leur promet , est plus vive qu'on ne peut imaginer. C'était vers le soir d'un jour d'été ; on se promenait sous des
tilleuls Les voilà , les voilà ! fut le cri qui s'éleva
tout-à-coup. La première maîtresse remit entre les mains de celle qui était alors en fonctions auprès des pensionnaires , les deux arrivantes ; la foule se rassemble autour d'elles , s'éloigne , revient , se régularise enfin , et toutes les pensionnaires se pro-
qu'elle appelait elle-même , comme on le verra plus bas , ses OEuvres de jeune fille , on remarque une petite pièce intitulée la Mélancolie. Elle est terminée par le passage suivant : « Aimable et douce Mélancolie, ma fidèle compagne, ne » m'abandonne jamais entièrement! Je te dois mes plaisirs , » je connais tous tes charmes ; le voile dont tu caches tes s> agrémens les fait méconnaître au vulgaire : tu les réserves » pour tes favoris : que je sois toujours de ce nombre ! Les » biens que tu leur dispenses ne causent point de soucis , » n'entraînent pas de remords. Si quelquefois tu t'éloignes » un peu , que ce soit dans ces seuls momens où, rassemblés » autour de nos foyers, dans la saison rigoureuse, l'esprit, » aiguillonné par les folâtres enfans des jeux, fait diversion » à tes douceurs avec quelques amis ; mais reviens promp- » tement charmer la solitude et ravir nos cœurs.» Ce style a déjà du nombre, de l'harmonie , de l'élégance; et cependant la femme qui s'exprimait ainsi n'avait alors que dixsept ans. (Note des nouveaux éditeurs.)