PREMIÈRE PARTIE. £fj
mènent par groupes dans la même allée , pour examiner les demoiselles Cannet. C'étaient deux sœurs : l'aînée avait environ dix-huit ans , une belle taille, l'air leste , la marche dégagée; quelque chose de sensible, de fier et de mécontent, la faisait remarquer ; la cadette n'en avait pas plus de quatorze , un voile de gaze blanche couvrait sa physionomie douce , et cachait mal les pleurs dont elle était baignée. Je la fixai avec intérêt, je m'arrêtai pour mieux la considérer; j'allai ensuite parmi les causeuses chercher à m'informer de ce qu'on savait d'elle. C'était, disait-on, la favorite de sa maman qu'elle aimait tendrement, dont elle avait eu beaucoup de peine à se séparer, et avec qui l'on avait mis sa sœur pour lui aider à supporter cette séparation. Toutes deux furent placées, le soir, à la table où j'étais. Sophie mangea peu; elle avait une douleur muette qui n'avait rien de repoussant pour personne , et aurait touché tout le monde : sa sœur paraissait beaucoup moins occupée de la consoler que mécontente de partager le même sort. Elle avait bien quelque raison ; une fille de dix-huit ans, arrachée au monde où elle était rentrée , pour retourner au couvent faire compagnie à sa jeune sœur, pouvait se regarder comme sacrifiée par sa mère , qui véritablement n'avait cherché qu'à mater un caractère impétueux qu'elle ne savait pas régir f Une fallait pas entendre long-temps la vive Henriette pour juger tout cela : franche jusqu'à la brusquerie, impatiente jusqu'à la colère, gaie jusqu'à
la folie , elle avait tout l'esprit de son âge sans en avoir la raison; inégale, saillante, tantôt charmante , souvent insupportable , les retours les plus attendrissans succédaient à ses boutades ; elle unissait le cœur le plus sensible à l'imagination la plus extravagante ; il fallait l'aimer en la grondant , et pourtant il était difficile de vivre avec elle en la chérissant. La pauvre Sophie avait bien quelquefois a souffrir du caractère de sa sœur irritée contre elle par la jalousie, trop juste cependant pour ne pas l'estimer sa valeur, et trouvant par conséquent dans ses rapports avec elle tout ce qui pouvait multiplier ses propres inégalités dont elle était la première à gémir. Le calme d'une raison prématurée caractérisait Sophie; elle ne sentait pas très-vivement, parce que sa tète était froide, mais elle aimait à réfléchir et à raisonner : tranquille , sans prévenance , elle ne séduisait personne , mais elle obligeait tout le monde dans l'occasion ; et si elle n'allait au-devant de rien , elle ne refusait rien non plus. Elle aimait le travail et la lecture. Sa tristesse m'avait touchée, sa manière d'être me plut; je sentis que je rencontrais une compagne , et nous devînmes inséparables. Je m'attachai avec cet abandon qui suit le besoin d'aimer à la vue de l'objet propre à le satisfaire : ouvrages , lectures , promenades, tout me devint commun avec ma Sophie. Elle était dévote , un peu moins tendre , mais aussi sincère que moi, et ce rapport ne contribua pas peu a l'intimité de notre union. C'était, pour ainsi