PREMIÈRE PARTIE. 4q
dire , sous l'aile de la Providence , et dans les transports d'un même zèle, que nous cultivions l'amitié; nous nous voulions soutenir réciproquement et nous avancer dans le chemin de la perfection. Sophie était une raisonneuse impitoyable; elle voulait tout analyser, tout savoir et tout discuter; je parlais beaucoup moins quelle, et je n'appuyais guère que sur les résultats. Elle se plaisait à m'entretenir, car je savais bien l'écouter; et quand je n'étais pas de son avis, mon opposition était si douce par la crainte de la chagriner , que toutes les diversités possibles n'ont jamais produit entre nous un différend. Sa société m'était infiniment chère , parce que j'avais besoin de confier à quelqu'un, qui m'entendit, les sentimens que j'éprouvais, et que le partage semblait accroître. Plus âgée que moi d'environ trois ans, et un peu moins humble, Sophie avait extérieurement une sorte d'avantage que je ne lui enviais pas : elle causait joliment; je savais seulement répondre : il est vrai qu'on aimait singulièrement à me questionner, mais cela n'était pas facile à tout le monde. Je n'avais de véritables communications qu'avec ma bonne amie; tout autre ne faisait que m'entrevoir, à moins que ce ne fût quelqu'un d'assez habile pour lever le voile dont, sans prétendre me cacher, je m'enveloppais tout naturellement.
Henriette venait quelquefois, mais rarement, avec nous; elle avait fait une liaison plus sorlable pour elle avec mademoiselle de Cornillon , fille de
5o MÉMOIRES PARTICULIERS.
dix-huit ans, laide comme le péché, pétillante d'esprit et de malice , vrai lutin dont on faisait peur aux enfans, mais qui ne se serait pas jouée avec notre raison.
Je ne passerai pas sous silence le tendre intérêt que m'avait témoigné , dès les premiers jours de mon arrivée , une excellente fille , dont le constant attachement a fait ma consolation dans plus d'une circonstance. Angélique Bouflers, née sans fortune, s'était engagée par des vœux dès l'âge de dix-sept ans; elle s'ignorait encore. La nature l'avait pétrie de soufre et de salpêtre ; son énergie contrainte porta au suprême degré la sensibilité de son cœur et la vivacité de son esprit. Le dé faut de dot avait assigné sa place parmi les sœurs converses avec lesquelles elle n'avait de commun que leurs rudes exercices. Il est des âmes qui n'ont pas besoin de culture; sainte Agathe (c'est son nom de religion) , sans avoir reçu de grands secours de l'éducation, était supérieure non-seulement à ses compagnes , mais à la plupart des dames du chœur. Son prix était connu; et quoique, suivant l'usage de ces sociétés dont la masse est toujours ingrate , on abusât de son activité en la surchargeant d'occupations , elle jouissait pourtant de cette considération que s'attire le mérite. Elle était attachée pour lors au service des pensionnaires ; elle y était seule , indépendamment des autres soins qui lui étaient confiés , et elle suffisait à tout avec autant de diligence que de gaieté. Je l'avais à peine observée %