PREMIÈRE PARTIE. 5l
qu'elle me distinguait déjà; ses bontés me prévinrent et me la tirent remarquer : à table , elle épiait mes goûts à mon insu , et cherchait à les satisfaire ; à la chambre, elle faisait mon lit avec complaisance, et ne manquait pas une occasion de m'adresser quelque chose d'obligeant. Si je la rencontrais, elle m'embrassait avec tendresse, m'emmenait quelquefois dans sa cellule où elle avait un serin charmant, familier, caressant, à qui elle avait appris à parler. Elle me donna secrètement une seconde clef de cette cellule, pour que je pusse y entrer en son absence; j'y lisais les livres de sa petite bibliothèque , les poésies du père du Cerceau, et des ouvrages de mysticité. Lorsque ses travaux ne lui avaient pas permis d'y passer quelques minutesavec moi, ou devaient len empêcher, j'y trouvais un petit billet bien tendre, auquel je ne manquais pas de répondre ; elle gardait ces réponses comme de précieux bijoux, et me les montrait ensuite, bien fermées dans son oratoire. Bientôt il ne fut bruit au couvent que de l'attachement d'Agathe pour la petite Phlipon; mais on aurait dit que cela devait être ainsi : mes compagnes ne parurent jamais blessées des préférences qu'elle m'accordait. Lorsque des religieuses lui en parlaient, elle leur demandait avec sa franchise naturelle si elles n'en feraient pas autant à sa place ; et si quelque revêche octogénaire , comme la mère Gertrude, lui disait qu'elle m'aimait trop, elle répliquait que c'était faute de pouvoir aimer autant,
qu'elle jugeait de cette manière : « Et vous-même , ajoutait-elle, la rencontrez-vous jamais sans l'arrêter?» Et la mère Gertrude s'en allait en marmottant; mais si elle me voyait une heure après, elle ne manquait pas de me donner quelques bonbons. Lorsque les demoiselles Cannet arrivèrent, et que je me liai avec Sophie , Agathe parut un peu jalouse ; les religieuses se plurent à lui en faire la guerre : mais sa tendresse généreuse n'en fut pas affaiblie ; il semblait qu'elle fut satisfaite que je me laissasse aimer, et qu'elle jouît des douceurs que me procurait l'amitié d'une personne plus rapprochée de mon âge, dont j'avais la société dans tous les momens du jour. Agathe avait alors vingt-quatre ans; son caractère et son affection m'ont inspiré pour elle l'attachement le plus vrai ; je me suis honorée de le lui témoigner sans cesse. Dans les dernières années de l'existence des couvens, ce n'était plus qu'elle seule que j'allais voir dans le sien. Maintenant, sortie de cet asile, lorsque l'âge et les infirmités le lui rendaient nécessaire , réduite à la médiocre pension qui lui est assignée , elle végète non loin des lieux de notre ancienne demeure et de ceux où je suis prisonnière ; et dans les disgrâces d'une situation malaisée, elle ne gémit que de la détention de sa fille , car c'est ainsi qu'elle m'appelle toujours. Ames sensibles , vous cesserez quelque fois de me plaindre en appréciant les biens que le ciel m'a conservés; mes persécuteurs, au milieu de leur puissance, n'ont pas celui d'être aimés par