PREMIÈRE PARTIE
core quelques prétentions à plaire ou à faire souvenir quelle avait plu. Elle avait soixante-cinq ou six ans, donnait des soins à sa toilette, appropriée d'ailleurs à son âge ; car elle se piquait , par-dessus tout, de bien sentir et observer les convenances. Beaucoup d'embonpoint , une marche assez légère, une contenance fort redressée, une petite main dont elle faisait jouer les doigts avec grâce, le ton sentimental entremêlé de propos joyeux et décens, éloignaient d'elle les apparences de la vieillesse. Elle était aimable pour les jeunes personnes, dont la société lui plaisait beaucoup, et de qui elle mettait quelque orgueil à être recherchée. Veuve au bout d'un an de mariage , elle avait eu mon père pour enfant unique et posthume ; les revers du commerce dans lequel elle avait été établie, l'ayant jetée dans l'infortune, elle avait été dans le cas de chercher des ressources chez des parens éloignés, opulens, qui la préférèrent à d'autres pour l'éducation de leur famille : c'est ainsi qu'elle avait élevé, chez madame de Boismorel, son fils Roberge, dont j'aurai à parler dans la suite, et sa fille , devenue madame de Favières. Une petite succession lui avait enfin assuré son indépendance. Elle vivait dans l'île Saint-Louis, où elle occupait un logement décent, avec sa sa^ur mademoiselle Rotisset, qu'elle appelait Angélique. Cette bonne fille ? asthmatique et dévote , pure comme un ange , simple comme un enfant, était la très-humble servante de son aînée * les soins du petit ménage
roulaient uniquement sur elle. Une domestique ambulante, qui venait deux fois le jour, était chargée des plus grossiers ; mais Angélique suffisait au reste, et habillait sa sœur avec révérence. Elle devint tout naturellement ma gouvernante, en même temps que madame Phlipon se faisait mon institutrice. Me voilà donc entre leurs mains, après avoir quitté la maison du Seigneur, regrettée, chérie, embrassée de toutes les religieuses, pleurée de mon A gathe et de ma Sophie , gémissant de leur séparation, et me promettant bien de l'adoucir par de fréquentes visites.
Cet engagement m'était trop cher pour que je ne fusse pas fidèle à le remplir. Les promenades se dirigèrent fréquemment du côté de la Congrégation. Ma tante Angélique, ou mon père, se faisait un plaisir de m'y conduire ; mon arrivée au parloir s'annonçait dans toute la maison , j'y voyais vingt personnes en une heure ; mais ces visites remplaçaient mal les communications de tous les jours et les confidences de l'amitié : elles devinrent plus rares ; je les suppléai par des lettres dont le commerce s'établit principalement avec Sophie : origine de mon goût pour écrire, et l'une des causes qui , par l'habitude , en aient augmenté chez moi la facilité.