‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 64 sur 165 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Dillon et Casteliane sortent , l'un des Magdelonnettes , l'autre de Sainte-Pélagie, en payant trente mille livres à Chabot; Siliery fait marchander sa liberté' , qu'il est assez riche pour acquérir, et deux cents bouteilles de son excellent vin de Champagne sont le surplus du marché auprès des câlins du comité (i). La femme de Roland, rappelée de temps en temps, par les soins du père Duchëne , à la fureur de la populace , en attend les derniers excès dans la même prison , d'où une fille entretenue sort tranquille, après avoir payé sa sûreté et l'impunité de son complice , fabricateur de faux assignats. Henriot, commandant la garde nationale, d'abord laquais, commis aux barrières , puis massacreur à Saint-Firmin , brise des scellés , vide des caves , enlève des meubles , et n'en montre pas moins d'insolence. Chargé de faire garder ceux des députés détenus au Luxembourg, il ose les voir , les insulter, leur enlever de vive force plumes , livres , papiers , et joindre la menace à l'outrage. La subordination des autorités est une chimère , qu'il

(i) L'argent et le vin ont été donnés et reçus ; Siliery n'y a gagné que la liberté de voir et d'entretenir qui lui piaît; mais il est gardé au Luxembourg avec cet adoucissement. Trois ou quatre femmes perdues, appartenant aux misérables gangrenés des comités de Salut public et de Sûreté générale , forment la société marchande dans laquelle on stipule les moyens pécuniaires de salut de chaque individu remarquable.

n'est pas permis de rappeler sans encourir l'accusation d'incivisme, et se faire supposer des intentions contre-révolutionnaires. Les députés fugitifs ont-ils enfin quitté cette terre inhospitalière , qui dévore les gens de bien et s'imbibe de leur sang ? O mes amis ! puisse le ciel favorable vous faire aborder aux États-Unis , asile unique de la liberté ! Mes vœux vous y conduisent, et j'ai quelque espérance que vous voguez actuellement vers ces contrées. Mais, hélas! c'en est fait pour moi ; je ne vous reverrai plus; et dans votre éloignement , si vivement désiré pour votre salut, je pleure pourtant notre séparation dernière ! Et toi , vénérable époux , tu t'aigris et t'affaiblis dans une vieillesse prématurée , que tu dérobes avec effort à la poursuite des assassins; me sera-t-il donné de te revoir encore, et de porter quelque consolation dans ton ame abreuvée d'amertume? Combien de jours me reste-t-il à être témoin de la désolation de mon pays, et de l'avilissement de mes concitoyens ! — Environnée de ces tristes images , je n'ai pu me soustraire à la douleur; des larmes rares s'échappent de mes yeux appesantis , et j'ai laissé reposer ma plume légère qui s'était promenée sur mes jeunes années.

Je veux tenter de les rappeler encore , et d'en suivre le cours; peut-être un jour mes récits ingénus charmeront les instans de quelque infortunée captive, qui oubliera son sort en s'attendrissant sur le mien ; peut-être les philosophes qui veulent peindre le cœur humain dans la suite d'un roman

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