‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 70 sur 165 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

les deux ou trois mois. 11 avait épousé , fort jeune, une femme charmante ; il en avait un fils dont l'éducation l'occupait beaucoup ; il voulait la faire luimême ; il la dirigeait d'après des vues philosophiques , que les préjugés de sa mère et la grande dévotion de sa femme ne contrariaient pas peu : on l'accusait de singularité ; il avait eu des attaques de nerfs à la suite d'une maladie inflammatoire et terrible , et les vieilles comtesses , les grands robins , les petits abbés de sa famille ou de la société de sa mère , attribuaient a une affection de cerveau , comme suite de sa maladie, les opinions et le régime qu'il avait adoptés et prétendait suivre dans l'éducation de son fils. Toutes ces circonstances m'attachèrent beaucoup quand elles furent venues à ma connaissance ; je trouvais que cet homme singulier raisonnait fort pertinemment. Je commençai à soupçonner qu'il y avait une raison du monde et une raison de cabinet , pour ainsi dire , une morale de principe et une morale pratique , de la contradiction desquelles résultaient tant de bizarreries dont j'entrevoyais quelques-unes ; enfin, que la société appelait fou celui qui n'était pas fou de la folie commune ; et les matériaux de la réflexion s'amassaient insensiblement dans ma tête rêveuse. Ma bonne-maman opposait quelquefois aux sentimens , à la conduite de M. de Boismorel , la conduite et les sentimens de sa sœur madame de Favières, dont elle avait à se plaindre, à qui son frète avait eu besoin de rappeler que mademoiselle Ro-

76 MÉMOIRES PA.RTJCUIÏERS.

tisse t était leur parente ( circonstance que leur mère , disais-je en moi-même , a l'air d'ignorer ou de vouloir méconnaître ) , et chez qui elle n'avait nulle envie de me présenter, à ma grande satisfaction ; ce quelle jugea si bien , qu'il ne fut jamais non plus question de retourner chez madame de Boismorel.

Mon père était sorti de charge , l'année que j'avais dû passer chez ma bonne-maman était finie ; je retournai près de mon excellente mère. Je ne quittai pas sans quelque regret le beau quartier de l'île Saint-Louis , ces quais agréables , ce rivage tranquille sur lequel je prenais l'air dans les soirs d'été avec ma tante Angélique, considérant le cours gracieux de la rivière et la campagne qui se dessinait au loin ; ces quais que je traversais dans un saint zèle pour aller à l'église m'attendrir au pied des autels, sans rencontrer, dans ce chemin solitaire, aucun objet de distraction au plus doux recueillement. La gaieté de ma bonne-maman prêtait des charmes a son appartement, où j'avais passé tant de jours rians et paisibles : je m'éloignai de sa personne en pleurant, malgré mon attachement pour ma mère , dont le mérite, bien plus solide , avait un extérieur plus imposant , avec lequel je n'avais pas fait jusqu'alors de comparaison qui le rendit moins attrayant, comme je le sentis confusément dans cet instant. Enfant de la Seine , c'était toujours sur ses bords que je venais habiter ; la situation du logis paternel n'avait point le calme solitaire de la de-

Page 1