DEUXIÈME PARTIE
meure de ma bonne-maman ; les tableaux mouvais du Pont-Neuf variaient la scène à chaque minute, et je rentrais véritablement dans le monde , au propre et au figuré , en revenant chez ma mère. Cependant, beaucoup d'air, un grand espace s'offraient encore à mon imagination vagabonde et roman tique. Combien de fois, de ma fenêtre exposée au nord , j'ai contemplé avec émotion les vastes déserts du ciel , sa voûte superbe , azurée , magnifiquement dessinée , depuis le levant bleuâtre , loin derrière le Pont -au- Change , jusqu'au couchant, doréle d'une brillante couleur aurore derrière les arbres du Cours et les maisons de Chaillot ! Je ne manquais pas d'employer ainsi quelques momens à la fin d'un beau jour, et souvent des larmes douces coulaient silencieusement de mes yeux ravis , tandis que mon cœur gonflé d'un sentiment inexprimable, heureux d'être et reconnaissant d'exister, offrait à l'Etre suprême un hommage pur et digne de lai. Je ne sais si la sensibilité du cœur prête à tous les objets une couleur plus vive, ou si telle situation, qui ne parait point très -remarquable, concourt puissamment à la développer, ou si l'une et l'autre ne sont pas réciproquement cause et effet; mais lorsque je repasse sur ma vie , je suis embarrassée d'assigner aux circonstances , ou à mon caractère , cette variété , cette plénitude d'affections qui marquaient si bien tous les points de sa durée , et qui m'ont laissé un souvenir si présent de tous les lieux où je me suis trouvée.
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Cajon avait toujours continué de m'enseigner la musique; il aimait à m'en faire raisonner la théorie ou plutôt le mécanisme; car en étant un peu compositeur , il n'était guère mathématicien , et avait encore moins de métaphysique ; mais il mettait quelque gloire à me donner toute sa science. Il s'affligeait presque autant de ma froideur à chanter, qu'il s'émerveillait de ma facilité à suivre un raisonnement. « Mettez donc de l'âme , me répétait-il continuellement; vous chantez une ariette comme les religieuses psalmodient un ma gnifica t. » Le pauvre homme ne voyait pas que j'avais trop d'ame«pour la mettre dans une chanson : effectivement je me sentais autant d'embarras pour donner de l'accent à un morceau tendre, que j'en aurais eu autrefois pour lire tout haut à quelqu'un l'épisode d'Eucharis ou d'Herminie. Toujours subitement transformée dans la personne qui était censée s'exprimer, je ne savais point imiter ; j'éprouvais le sentiment à peindre ; ma respiration était précipitée , ma voix tremblante : il en résultait des difficultés que je ne pouvais vaincre qu'avec effort , par un chant sérieux et plat, car je n'irais pas être passionnée. Mignard, dont ma bonne-maman estimait beaucoup la politesse espagnole , avait commencé chez elle à m'enseigner la guitare ; il continua de me donner des leçons à mon retour chez mon père. Il ne m'avait pas fallu beaucoup de mois pour exécuter les accompagnemens ordinaires : Mignard s'amusait h. me rendre forte, et je devins effectivement plus habile que lui.