DEUXIÈME PARTIE. JLJ
Le malheureux en perdit la tête, comme on verra quand il sera temps de le dire. Mozon fut rappelé pour me perfectionner dans la danse , ainsi que M. Doucet pour l'arithmétique , la géographie , l'écriture et l'histoire. Mon père me rendit le burin ; il me borna dans un petit genre , auquel il crut m'intéresser en y attachant du profit; car m'ayant mise bientôt en état d'être utile, il me donnait à faire de petits ouvrages dont il partageait le prix avec moi , comptant à la fin de la semaine , suivant le livre qu'il m'engageait à tenir. Cela m'ennuya; je ne trouvais rien de si insipide que de graver les bords d'une boîte de montre , ou de friser un étui ; j'aimais mieux lire un bon livre que de m'acheter un ruban : je ne cachai pas mon dégoût ; je ne fus point contrainte; je fermai les burins , les onglettes, et je ne les ai jamais touchés depuis. Je sortais tous les matins avec ma mère pour aller à la messe , après laquelle nous faisions quelquefois des emplettes ; passé ce temps , celui des leçons de mes maîtres et les repos, je me retirais dans mon cabinet pour lire , écrire et méditer. Les longues soirées me firent reprendre l'habitude du travail des mains, durant lequel ma mère avait la complaisance de lire tout haut plusieurs heures de suite. Ces lectures me plaisaient beaucoup ; mais comme elles ne me laissaient pas digérer les choses assez parfaitement à mon gré , elles m'inspirèrent l'idée de faire des exfrai ts. Dans mon premier travail du matin , je couchai donc sur le papier ce qui m'avait
le plus frappée la veille ; puis je reprenais le livre pour saisir les liaisons , ou pour copier un morceau que je voulais avoir dans son entier. Ce goût devint habitude , besoin et passion. Mon père n'ayant qu'une petite bibliothèque que j'avais épuisée autrefois , je lisais des livres d'emprunt ou de louage ; je ne pouvais supporter l'idée de les rendre sans mètre approprié ce que j'en estimais le meilleur. Je coulai à fond de cette manière Pluche, Rollin, Ci évier , le père d'Orléans, Saint-Réal, l'abbé de Vertot et Mezeray, qui ressemble si peu au dernier; Mezeray, le plus sec des écrivains, mais l'historien de mon pays que je voulais connaître. Ma bonne-maman Bimont n'était plus de ce monde ; mon petit-oncle , fixé à Saint-Barthélémy, dans une meilleure place que celle de maître des enfans de chœur , s'était fait pensionnaire du premier vicaire , l'abbé le Jay, qui tenait assez bonne maison, et chez lequel nous allions avec lui passer les soirs des dimanches et fêtes après l'office.
L'abbé le Jay était un bon vieillard , tout rond de taille et d'esprit , détestable prédicateur , confesseur impitoyable, casuiste, que sais-je encore! mais il entendait fort bien ses affaires : il avait su pousser et établir notaires à Paris ses deux frères, qni faisaient figure dans leur état, alors lucratif et considéré. Lui-même avait appelé , pour tenir son ménage, une de ses parentes, demoiselle d'Hannaches, grande haquenée sèche et jaune, à voix rèche, fort entêtée de sa noblesse , ennuyant tout