DEUXIÈME PARTIE. 8î
le monde de ses talens économiques et de ses parchemins. Mais enfin c'était une femme, et cela anime toujours la maison d'un prêtre ; d'ailleurs elle savait entretenir l'abondance et la propreté sur la table de son cousin , grand amateur en ce genre. L'abbé le Jay trouvait agréable d'avoir un pensionnaire aimable comme 1 abbé Bimont ; sa table en était plus gaie, sa cousine de meilleure humeur , et sa partie de trictrac immanquable : ma mère et la cousine devinrent partners; quant à moi, qui semble ainsi délaissée, je m'accommodais à merveille de la préoccupation de ces quatre personnes; car l'abbé le Jay tenait salon dans une grande bibliothèque que je mettais à contribution suivant mon bon plaisir. Ce fut une source où je puisai tant qu il vécut : cela ne dura pas trois ans; l'un de ses frères fît de mauvaises affaires; il en perdit l'esprit, languit six semaines, se jeta par la fenêtre et mourut de sa chute. Mademoiselle d'Hamtaches , alors en procès pour la succession de son oncle le capitaine , fut accueillie par ma mère, et fit chez elle un séjour de dix-huit mois. Dans cet intervalle, je fus son secrétaire; j'écrivais ses lettres d'affaires; je lui copiai sa chère généalogie; je dressais des placets qu'elle présentait au premier président et au procureur-général du parlement de Paris, établis administrateurs de pensions fondées par un M. de Saint-Vallier , pour les pauvres demoiselles no^ blés; et je l'accompagnai quelquefois lorsqu'elle i. 6
allait solliciter différentes personnes. Je remarquai fort bien que malgré son ignorance , sa tournure empesée, son mauvais langage, son antique toilette et tous ses ridicules, on faisait honneur à son origine; on écoutait gravement les noms de ses auteurs, dont elle répétait toujours rénumération , et l'on s'employait pour appuyer ses demandes. Je rapprochais la réception décente qui lui était faite, de celle de madame de Boismorel , qui m'avait laissé des traces profondes; je ne pouvais me dissimuler que je valais mieux que mademoiselle d'Hannaches, dont les quarante ans et la généalogie ne lui donnaient pas la faculté de faire une lettre qui eût le sens commun , ni qui fut lisible ; je trouvais le monde bien injuste et les institutions sociales bien extravagantes.
Mais voyons un peu ce qu'étaient devenues mes amies du couvent. Mon Agathe m'écrivait de temps en temps de ces lettres tendres dont l'accent tout particulier à ces colombes gémissantes qui ne pouvaient se permettre que l'amitié , était encore avivé chez elle par son ame ardente ; les petits coffres , les jolies pelotes et les bonbons les accompagnaient toutes les fois qu'il lui était possible de les y joindre : j'allais la voir de temps en temps; j'entrai même au couvent lors d'une fête qu'on donnait à la supérieure; privilège qu'on avait eu soin de m'assurer par une permission de l'archevêque , sollicitée à mon insu, et présentée ensuite comme une faveur spéciale dont je sentais bien le prix.