DEUXIÈME PARTIE
porter loin un même genre de connaissance , ou acquérir un grand talent : en aurais-je ëtë meilleure ou plus utile ï c'est une question que je laisse à résoudre ; mais certainement je n'eusse pas été plus heureuse : je ne connais rien de comparable à la plénitude de vie , de paix , de satisfaction , de ce temps d'innocence et d'étude. Il n'était pourtant pas sans quelque trouble ; la vie de l'homme sur la terre en est-elle jamais exempte?
J'avais ordinairement plusieurs lectures en train à la fois : les unes servant de travail, les autres tenant lieu de récréation ; les ouvrages historiques de longue haleine étaient lus à voix haute, comme je lai indiqué , dans les soirées, qui devinrent presque le seul temps où je restasse avec ma mère ; je passais tout le jour dans la solitude de mon cabinet , à extraire , à m'amuser , ou à réfléchir. Dans les jours de repos de la belle saison , nous allions aux promenades publiques; mon père me conduisait, avec exactitude , à toutes les expositions de tableaux ou de divers objets d'arts, fréquentes à Paris dans le siècle du luxe et de cette espèce de prospérité. 11 avait beaucoup de plaisir dans ces occasions, car il exerçait agréablement sa supériorité en me faisant remarquer ce qu'il connaissait mieux que moi, et il jouissait du goût qu'il me trouvait, comme de son ouvrage. C'était là notre point de contact; nous étions, dans ce cas, véritablement en rapport. îl n'était insensible à aucune espèce de représentation , et l'on voyait aisément qu'il aimait
assez à se montrer en public, donnant le bras à une jeune personne bien mise, dont la fraîcheur faisait quelquefois bourdonner à ses oreilles des mots agréables. Si quelqu'un l'abordait avec incertitude sur la qualité de celle qu'il accompagnait , il disait , cest ma fille > avec un air modestement triomphant, dont je n'étais pas la dernière à m'apcrcevoir , et qui me touchait beaucoup , sans m'enorgueillir , car je n'y remarquais que sa tendresse. Si je venais à parler, on le voyait examiner dans les autres l'effet du son de ma voix , du bon sens que je pouvais montrer, et leur dire par ses regards : IN'ai-je pas raison d'être fier? Je sentais tout cela; j'en étais quelquefois plus timide, sans malaise : il me semblait que j'avais besoin de racheter par ma modestie la petite superbe de mon père. Cependant ce monde, ces arts, l'imagination qu'ils éveillent, le goût de plaire, si naturel et si vif chez les femmes , ma dévotion , mes études , la raison et la foi , comment tout cela s'arrangeait-il? Voilà précisément l'origine de ce trouble dont je parlais tout à l'heure, et dont l'accroissement, les effets, méritent bien quelque développement, assez difficile à donner.
(liez le commun des hommes, naturellement faits pour sentir plus que pour penser, les passions portent les premières atteintes à la croyance, lorsque celle-ci a été donnée par l'éducation ; eh ! ce sont encore elles qui font naître des contradictions entre les principes qu'on a pu adopter, les désirs