‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 77 sur 165 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

qu'ils ne sauraient éteindre , et les institutions d'un régime mal calculé pour les accorder. Mais, dans une jeune tète réfléchissante, placée loin des écueils de la société, la raison s'inquiète la première, et elle fait examiner même avant d'avoir intérêt de douter. Cependant , si mes inquiétudes n'avaient pas pour objet des considérations personnelles, elles n'étaient pas pour cela indépendantes de ma sensibilité; je pensais par mon cœur, et ma raison, en se conservant impartiale, ne fut jamais indifférente.

La première chose qui m'ait répugné dans la religion que je professais , avec le sérieux d'un esprit solide et conséquent, c'est la damnation universelle de tous ceux qui la méconnaissent ou l'ont ignorée. Lorsque, nourrie de l'histoire , j'eus bien envisagé l'étendue du monde , la succession des siècles , la marche des empires , les vertus publiques, les erreurs de tant de nations, je trouvai mesquine , ridicule , atroce , l'idée d'un créateur qui livre à des tourmens éternels ces innombrables individus, faibles ouvrages de ses mains, jetés sur la terre au milieu de tant de périls , et dans la nuit d'une ignorance dont ils avaient déjà tant souffert. « Je suis trompée dans cet article, c'est évident,, ne le suis-je pas sur quelque autre? Examinons. » Du moment où tout catholique a fait ce raisonnement , l'Eglise peut le regarder comme perdu pour elle. Je conçois parfaitement pourquoi les prêtres veulent une soumission aveugle, et prê-

cbent si ardemment cette foi religieuse qui adopte sans examen et adore sans murmure; c'est la base de leur empire : il est détruit dès qu'on raisonne. Après la cruauté de la damnation , l'absurdité de l'infaillibilité fut ce qui me frappa davantage , et je ne tardai pas à rejeter l'une comme l'autre. « Que reste-t-il donc de vrai? » Voilà ce qui devint l'objet d'une recherche continuée durant plusieurs années, avec une activité, quelquefois une anxiété d'esprit difficile à peindre. Les ouvrages critiques, les philosophes, les moralistes , les métaphysiciens, devinrent mes lectures favorites ; j'étais à la piste de ce qui pouvait me les indiquer : leur comparaison , leur analyse m'occupèrent essentiellement. ,1'avais perdu le Victorin, mon confesseur; il était mort, ce bon M. Lallement, à l'honnêteté, à la sagesse duquel j'aime à rendre encore ici témoignage. Dans la nécessité de lui choisir un successeur, mes vues s'étaient portées sur l'abbé Morel , attaché à ma paroisse, et que j'avais vu chez mon oncle; c'était un petit homme qui ne manquait pas d'esprit, et qui professait une grande austérité de principes : ce fut ma raison déterminante. Lorsque ma foi s'ébranla, il en fut instruit tout le premier; car je n'ai jamais su dire que ce qui est : il s'empressa de me faire passer des apologistes et des défenseurs de la religion chrétienne ; me voilà donc avec l'abbé Gauchat , l'abbé Bergier , Abbadie, iloliand, Clarke, etc. Je les étudiais sévèrement; je faisais quelquefois des notes que je laissais dans

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