DEUXIÈME PARTIE. QI
\e livre en le renvoyant à l'abbé Morel, qui me demandait avec étonnement si c'était moi qui les avais écrites et conçues. Ce qu'il y eut de plus plaisant, c'est que ce fut dans ces ouvrages que je pris connaissance de ceux qu'ils prétendaient réfuter , et que j'y recueillais leurs titres pour me les procurer. Ainsi, le Traité de la Tolérance, le Dictionnaire philosophique , les Questions encyclopédiques , le Bon sens du marquis d'Argens, les Lettres juives , Y Espion turc , les Mœurs , Y Esprit , Diderot , d'Alcmbert , Raynal , le Système de la Nature , passèrent successivement entre mes mains.
Les progrès de l'esprit ne se faisaient pas seuls ; la nature avait aussi les siens dans tous les genres. Quoique ma mère ne m'eût jamais dit précisément ce que je devais attendre , elle en avait assez exprimé en ma présence dans l'occasion , et ma bonnemaman surtout s'était trop amusée à me faire certaines prophéties, pour que je fusse étonnée de l'événement.
Je le remarquai, avec une sorte de joie, comme une initiation dans la classe des grandes personnes, et je l'annonçai à ma bonne mère, qui m'embrassa tendrement , ravie de me voir passer si brillamment une époque dont elle s'inquiétait pour ma santé (i). Avant ce temps, j'avais été
(i) Tout le morceau suivant, jusqu'à la page 96, avait été retranché de la secoude édition : nous avons cru devoir le rétablir tel qu'il existe dans la première.
(Note des nouveaux éditeur s.)
quelquefois tirée du plus profond sommeil d'une manière surprenante. L'imagination n'y était pour rien; je l'exerçais sur trop de choses graves , et ma conscience timorée la gardait trop soigneusement de s'amuser à d'autres , pour qu'il lui fut possible de me représenter ce que je ne me permettais pas de chercher à comprendre. Mais un bouillonnement extraordinaire soulevait mes sens dans la chaleur du repos, et, par la force dune constitution excellente , opérait de soimême un effet qui m'était aussi inconnu que sa cause. Le premier sentiment qui en résulta, fut, je ne sais pourquoi, une sorte de crainte : j'avais remarqué dans ma Philotée ( i ) , qu'il ne nous est pas permis de tirer de nos corps aucune espèce de plaisir , excepté en légitime mariage; ce précepte me revint à l'esprit : ce que j'avais éprouvé pouvait s'appeler un plaisir; j'étais donc coupable , et dans le genre qui pouvait me causer le plus de honte et de douleur, puisque c'était celui qui déplaisait le plus à l'agneau sans tache! Grande agitation dans mon pauvre cœur, prières et mortifications : comment éviter pareille chose? car enfin je ne l'avais pas prévu; mais à l'instant où je l'avais éprouvé, je ne m'étais pas mise en peine de l'empêcher. La surveillance devint extrême. Je m'aperçus que telle situation
( i) Voyez plus liant, sur la Philothée, la note qui se trouve à la page 67.