DEUXIÈME PARTIE. g
nouillant dans le saint tribunal , et j'étais voilée jusqu'au menton. Je me dépêchai de soulager mon cœur de la plus grave de mes accusations. « Y avezvous contribué ? — Je ne sache pas ; mais il n'y avait point de volonté. — N'avez-vous pas fait de mauvaises lectures? — Jamais. — N'avezvous pas nourri de mauvaises pensées ? Oh ! non ; elles me font peur. — Hem î après. » Je ne sais si le bon abbé Morel n'avait pas à se défendre alors de quelque mauvaise pensée ; mais sa sage discrétion n'ajoutant rien de plus, je trouvai que son Hem ! après , valait un passé à l'ordre du jour , et qu'il fallait bien que je ne fusse pas coupable, comme j'avais eu peur de l'être; cependant il eut soin , dans l'exhortation finale , de me recommander de veiller beaucoup sur moimême , de me rappeler que la pureté angélique était la vertu la plus agréable au Seigneur; et autres banalités que je lisais tous les jours. Je m'assurai que j'avais bien deviné, en jugeant que c'était une épreuve , et en faisant telles et telles applications de saint Paul et autres. Ma conscience fut délivrée d'un scrupule très -fatigant, et je fus vigilante sans être agitée. On ne sait pas le bien que produit pour toute la vie l'habitude de cette retenue, n'importe comment elle est contractée; elle a pris sur moi un tel empire , que j'ai conservé, par morale et par délicatesse, la sévérité que j'avais par dévotion. Je suis demeurée maîtresse de mon imagination, à force de la gourmander; j'ai
t)6 MÉMOIRES PARTICULIERS.
acquis une sorte déloignement pour tout plaisir brutal ou solitaire; et, dans des situations périlleuses, je suis restée sage par volupté, lorsque la séduction m'aurait entraînée à oublier les raisons ou les principes. Je ne vois le plaisir , comme le bonheur, que dans la réunion de ce qui peut charmer le cœur comme les sens , et ne point coûter de regrets. Avec une telle manière d'être, il est difficile de s'oublier , et impossible de s'avilir ; mais cela ne met point à l'abri de ce qu'on peut appeler une passion, et peut-être même reste-t-il plus d'étoffe pour l'entretenir. Je pourrais ajouter ici , en géomètre, C. G. Q. F. D. Patience! nous avons le temps d'arriver à la preuve.
Aux sensations nouvelles d'un physique bien organisé , se joignirent insensiblement toutes les modifications du désir de plaire : j'aimais à paraître bien y je me plaisais à l'entendre dire , et je m'occupais avec complaisance de ce qui pouvait m'en procurer l'agrément. C'est peut-être ici le lieu de faire mon portrait ; autant le placer là qu'ailleurs. A quatorze ans, comme aujourd'hui, j'avais environ cinq pieds; ma taille avait acquis toute sa croissance; la jambe bien faite , le pied bien posé , les hanches très-relevées ; la poitrine large et superbement meublée , les épaules effacées; l'attitude ferme et gracieuse , la marche rapide et légère : voilà pour le premier coup-d'œil. Ma figure n'avait rien de frappant, qu'une grande fraîcheur, beaucoup de douceur et d'expression. A détailler chacun des