‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 86 sur 165 · DEUXIÈME PARTIE. IO · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. IO

qui nous porte à admirer , et aimer la sagesse et la générosité dans les actions , comme la symétrie et la grandeur dans la nature et dans les arts (i), et nous aurons la source des vertus humaines , fort indépendante de tout système religieux , des billevesées de la métaphysique et des impostures des prêtres. Dès que je me fus bien démontré ces vérités, je respirais avec joie; elles m'offraient un port dans la tourmente, et je pouvais maintenant examiner avec moins d'anxiété ce qu'il y avait d'erreur dans la croyance des nations et dans les institutions sociales. La belle idée d'un Dieu créateur, dont la providence veille sur le monde, la spiritualité de lame , son immortalité , cet espoir consolateur de la vertu persécutée , ne seraient-elles que d'aimables et brillantes chimères ? Que de nuages environnent ces questions difficiles! Que d'objections multipliées, lorsqu'on veut les traiter avec une rigueur mathématique î Non , l'esprit humain n'est point appelé à les voir jamais dans le jour dune parfaite évidence; mais qu'importe à l'aine

(1) J'écris ceci le 4 septembre, à 1 1 heures du soir, au bruit des rires qui se font dans la pièce voisine. Les actrices du Théâtre-Français, arrêtées hier, amenées à Sainte-Pélagie, ont été conduites aujourd'hui chez elles pour la levée des scellés, et réintégrées dans la prison, où l'officier de paix soupe etse divertit avec elles. Le repas est joyeux et bruyant; on entend voltiger les gros propos, et les vins étrangers pétillent. Le lieu, les objets, les personnes , mon occupation , forment un contraste qui me paraît piquant.

sensible de ne pouvoir les démontrer? ne suffit-il pas de les sentir?

Dans le silence du cabinet et la sécheresse de la discussion , je conviendrai avec l'athée ou le matérialiste de l'insolubilité de certaines questions ; mais au milieu de la campagne , et dans la contemplation de la nature (i) , mon cœur ému s'élève au principe vivifiant qui les anime , à l'intelligence

(i) Rousseau , livré quelque temps au cloute comme madame Roland , mais entraîné comme elle par la vivacité de ses sentimens religieux, devait au spectacle des mêmes phénomènes, à la vivacité d'une foule d'impressions semblables, les motifs les plus puissans de sa conviction. Ils trouvaient tous deux leurs raisons de croire dans leur manière de sentir , et les argumens que madame Roland employait pour dissiper son incertitude, Rousseau s'en servait pour combattre ses adversaires. Cet accord remarquable d'idées et de sentimens , se trouve établi par la publication, récente des Mémoires de madame d'Epinaj. « J'en suis fâchée, disait » cette dame à Jean-Jacques , après une longue contro- » verse; mais Saint-Lambert me paraît le plus fort. — Ma- » dame , quelquefois , au fond de mon cabinet , mes deux » poings dans les yeux, ou au milieu des ténèbres de la nuit, » je suis de son avis. Mais voye? cela (dit-il en montrant » d'une main le ciel , la tête élevée , et avec le regard d'un » inspiré); le lever du soleil , en dissipant la vapeur qui » couvre la terre, et en ai'exposant la scène brillante et » merveilleuse de la nature , dissipe en même temps les » brouillards de mon esprit. Je retrouve ma foi, mon Dieu, » ma croyance en lui; je l'admire, je l'adore; et je me » prosterne en sa présence. »

( Noie des nouveaux éditeurs . )

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