DEUXIEME PARTIE. I I y
faire ainsi , j'avais aussitôt quelque raison de m'éloigner; qu'elle l'eût fait ou non , l'intervalle supposé nécessaire pour qu'elle le fit s'étant écoulé , je fermais ma lettre , non pas toujours sans y avoir ajouté un post-scriptum. Il ne lui est jamais arrivé de me parler de ce quelle avait ainsi lu ; mais je ne manquais pas de faire connaître par-là tout ce que je voulais qu'elle sût de mes dispositions, de mes goûts, de mes opinions : je les exposais avec une liberté que je n'aurais osé prendre avec elle. Ma franchise n'y perdait rien ; car je sentais avoir droit de l'exercer, sans qu'on eût celui de ne pas la trouver bonne. J'ai souvent réfléchi depuis , que, si j'avais été à la place de ma mère, j'aurais voulu devenir entièrement l'amie de ma fille ; et si j'ai des regrets aujourd'hui, c'est que la mienne ne soit pas comme j'étais alors; nous irions de pair à compagnon , et je serais heureuse. Mais ma mère , avec beaucoup de bonté , avait de la froideur ; elle était plus sage encore que sensible, plus mesurée qu'affectueuse. Peut-être aussi apercevait-elle chez moi un essor qui me conduirait plus loin qu'elle ; sa manière me laissait aller sans contrainte et sans familiarité. Elle n'était point caressante , quoique ses yeux respirassent la tendresse et fussent ordinairement fixés sur moi : je sentais son cœur, il pénétrait le mien; mais la réserve de sa personne m'en inspirait une que je n'aurais point eue avec elle ; on eût dit qu'une plus grande distance se trouvait entre nous, depuis que j'étais sortie de l'enfance. Ma
mère avait une dignité' , touchante il est vrai, mais enfui c était de la dignité ; les transports de mon ame brûlante en étaient réprimés , et je n'ai bien connu toute l'étendue de mon attachement pour elle , que par le désespoir et le délire où me jeta sa perte. Nos journées s'écoulaient dans un calme délicieux ; j'en passais la plus grande partie à mes études solitaires, toute transportée dans l'antiquité dont je suivais l'histoire et les arts , dont j'examinais les opinions et les préceptes. La messe le matin , quelques heures de lecture commune , les repas et les sorties étaient les seules époques de ma réunion avec ma mère. Les sorties étaient rares; et lorsqu'il venait des visites que je ne goûtais pas , je savais fort bien rester dans mon petit cabinet ; et ma bonne mère n'aurait pas voulu me jouer le tour de me le faire quitter. Tous les dimanches et fêtes étaient consacrés à la promenade ; souvent elle se faisait au loin ; bientôt elle s'y dirigea plus constamment par la préférence que je témoignai pour la campagne sur les jardins parés de la capitale. Je n'étais point insensible au plaisir de paraître quelquefois dans les promenades publiques ; elles offraient alors un spectacle très-brillant , dans lequel la jeunesse avait toujours un rôle agréable. Les grâces de la personne y recevaient constamment des hommages que la modestie ne peut se dissimuler, et dont le cœur dune jeune fille est toujours très-avide. Mais ils ne sullisaient point au mien; j'éprouvais, après ces promenades, durant