DEUXIÈME PARTIE
le cours des choses , des événemens que la sagesse humaine ne saurait prévenir; convaincue que les plus malheureux ne peuvent accabler une ame saine ; qu'enfin la paix avec soi-même , la soumission à la nécessité , sont les élémens du bonheur, et constituent la véritable indépendance du sage et du héros. La campagne me présentait des objets bien plus analogues à mes habitudes méditatives, à cette disposition recueillie, tendre et mélancolique , fortifiée par la réflexion et les développemens d'un cour sensible. Nous allions souvent à Meudon , c'était ma promenade favorite ; je préférais ses bois sauvages , ses étangs solitaires , ses allées de sapins , ses hautes futaies , aux routes fréquentées, aux taillis uniformes du bois de Boulogne ; aux décorations de Belle-Vue ; aux allées peignées de Saint-Cloud. «Où irons-nous demain, s'il fait beau ? » disait mon père , le soir des samedis d'été ; puis il me regardait en souriant : <( A Saint-Cloud; les eaux doivent jouer , il y aura du monde. — Ah ! papa ? si vous vouliez aller à Meudon, je serais bien plus contente. » A cinq heures du matin , le dimanche , chacun était debout ; un habit léger, frais, très-simple , quelques fleurs , un voile de gaze, annonçaient les projets du jour. Les odes de Rousseau , un volume de Corneille ou autre , faisaient tout mon bagage. Nous partions tous les trois ; on allait s'embarquer au Pont-Boy al , que je voyais de mes fenêtres , sur un petit batelet qui , dans le silence d'une navigation douce et rapide ,
nous conduisait aux rivages de Belle-Vue , non loin de la Verrerie dont on aperçoit , dune grande distance , l'épaisse et noire fumée. Là , par des sentiers escarpés , nous gagnions l'avenue de Meudon , vers les deux tiers de laquelle , sur la droite , nous remarquâmes une petite maisonnette qui devint l'une de nos stations.- C'était le logis d'une laitière , femme veuve , qui vivait là avec deux vaches et quelques poules. Comme il était pressant de profiter du jour pour la promenade , nous arrêtâmes qu'il nous servirait de pause au retour, et que la ménagère nous y donnerait une jatte de lait fraîchement trait. Cet arrangement fut établi de telle façon que toutes les fois que nous montions l'avenue , nous entrions chez la laitière pour la prévenir que le soir ou le lendemain elle nous verrait , et qu'elle n'oubliât point la jatte de lait. Cette bonne vieille nous accueillait fort bien; le goûter, assaisonné d'un peu de pain bis et de fort bonne humeur, se passait toujours comme une petite fête qui laissait chaque fois quelques souvenirs dans la poche de la laitière. Le dîner se faisait chez l'un des suisses du parc ; mais l'envie que j'avais de méloigner des lieux fréquentés nous fit découvrir une retraite bien conforme à mes goûts. Un jour, après avoir long-temps marché dans une partie inconnue du bois, nous parvînmes dans un espace solitaire , fort dégagé , auquel aboutissait une allée de grands arbres , sous lesquels on voyait rarement des promeneurs ; quelques autres arbres épars sur