DEUXIÈME PARTIE
il venait de se coucher certain soir, lorsque l'envie d'avoir ses rideaux très-exactement fermés , les lui fît tirer si ferme , que le ciel du lit tomba et lui fit une couverture complète ; après un petit moment de frayeur , nous nous prîmes tous à rire de l'aventure y tant le ciel avait tombé juste pour envelopper mon père sans le blesser. Nous appelons de l'aide pour le débarrasser : la maîtresse du logis arrive ; étonnée à la vue de son lit décoiffé , elle s'écrie , avec l'air de la plus grande ingénuité : « Ali ! mon dieu î comment cela est-il possible ! Il y a dixsept ans qu'il est posé; il n'avait jamais bougé î » Ce raisonnement me fît plus rire encore que la chute du ciel de lit ; j'ai trouvé souvent à l'appliquer, ou plutôt à lui comparer les argumens que j'entendais faire en société ; et je disais tout bas à ma mère • « Cela vaut les dix-sept ans du lit pour prouver son inébranlabilité. »
Aimable Meudon î combien de fois j'ai respiré sous tes ombrages , en bénissant l'auteur de mon existence , en désirant ce qui pourrait la compléter un jour ; mais avec ce charme d'un désir sans impatience y qui ne fait que colorer les nuages de l'avenir des rayons de l'espoir ! Combien de fois j'ai cueilli dans tes fraîches retraites , des palmes de la fougère marquetée , des fleurs de brillans orchis î Comme j'aimais à me reposer sous ces grands arbres , non loin de clairières où je voyais quelquefois passer la biche timide et légère! Je me rappelle ces lieux plus sombres où nous passions
ll(j MEMOIRES PARTICULIERS.
les momens de la chaleur; là, tandis que mon père couche sur l'herbe, et ma mère doucement appuyée sur un amas de feuilles que j'avais prépare, se livraient au sommeil de l'après-diner, je contemplais la majesté de tes bois silencieux , j'admirais la nature, j'adorais la Providence dont je sentais les bienfaits; le feu du sentiment colorait mes joues humides, et les charmes du Paradis terrestre existaient pour mon cœur dans tes asiles champêtres! Le récit de mes promenades et du bonheur qu'elles me faisaient goûter avait sa place dans ma correspondance avec Sophie ; quelquefois ma prose était coupée de vers , enfans irréguliers , mais faciles et parfois heureux , d'une ame pour qui tout était vie, tableau, félicité.
Sophie, comme je l'ai déjà observé, se trouvait jetée dans un monde où elle n'avait point les agrémens dont elle me voyait jouir dans ma solitude ; je connus quelques personnes de sa famille, et j'appris, dans leur société, à goûter plus encore le prix de ma retraite.
Elle descendait à Paris, dans ses voyages avec sa mère, chez des cousines qu'on appelait les demoiselles de Lamotte; c'étaient deux vieilles filles: l'une, dévote atrabilaire , ne quittait point sa chambre, où elle disait des oremus , grondait les domestiques, tricotait des bas , et raisonnait assez pertinemment de ses affaires d'intérêt; l'autre, bonne personne , se tenait au salon , faisait les honneurs du logis , lisait des psaumes , et jouait