‹ Mâemoires du marquis de FerriáeresChapitre 98 sur 165 · DEUXIÈME PARTIE. î 3 I · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. î 3 I

une somme de connaissances et un genre de politesse qu'on ne trouvait assurément point ni dans les gentillâtres de province , ni dans les commercans presses de faire fortune pour acheter un anoblissement. La conversation du bon Jollain , peintre de l'Académie; de l'honnête Lépine, élève de Pigal ; de Desmarteau ? confrère de mon père ; du fils de Falconet , de d'Hauterne , que ses talens eussent porté de plein vol à l'Académie , si sa qualité de protestant ne l'en eût exclu; des Genevois horlogers , Ballexserd et More , dont le premier a écrit sur l'éducation physique , valait assurément beaucoup mieux que celle du millionnaire Cannet , qui , voyant les succès de la tragédie de son parent Du Belloy , et calculant le profit qu'il devait en tirer, disait fort sérieusement et avec humeur : « Pourquoi mon père ne m'a-t-il pas appris à composer des tragédies? j'en aurais fait le dimanche! » Et cependant ces hommes riches , ces pitoyables anoblis , ces impertinens militaires comme d'Essales , ces pauvres magistrats comme Vouglans > se croyaient les soutiens de la société civile 5 et jouissaient véritablement de privilèges refusés au mérite ! Je rapprochais ces sottises de l'orgueil humain des tableaux de Pope ,. retraçant ses effets dans la satisfaction de l'artisan qui étale son tablier comme le roi porte sa couronne ; je tâchais de trouver avec lui que tout est bien ; mais ma fierté concluait que tout était mieux dans une république. 11 n'est pas douteux que notre situation influe

beaucoup sur notre caractère et nos opinions ; mais on dirait que dans l'éducation que j'ai reçue , que dans les idées que j'ai acquises par l'étude, ou avec le secours du monde, tout avait ëtë combiné pour m'inspirer l'enthousiasme républicain , en me faisant juger le ridicule ou sentir l'injustice d'une foule de prééminences et de distinctions. Ainsi, dans mes lectures, je me passionnais pour les réformateurs de l'inégalité ; j'étais Agis et Gléomènes à Sparte; j'étais les Gracques à Piome ; et , comme Cornélie , j'aurais reproché à mes fils qu'on ne m'appelait que la belle-mère de Scipion. Je m'étais retirée avec le peuple sur le mont Aventin , et j'avais voté pour les tribuns. Aujourd'hui que l'expérience m'a appris à tout peser avec impartialité , je vois dans l'entreprise des Gracques et dans la conduite des tribuns , des torts et des maux dont je n'étais point assez frappée.

Lorsque je me trouvais témoin de cette sorte de spectacle que présentait souvent la capitale dans les entrées de la reine ou des princes , les actions de grâces après une couche , etc. , je rapprochais avec douleur ce luxe asiatique, cette pompe insolente de la misère et de l'abjection du peuple abruti qui se précipitait sur le passage des idoles de ses mains , en applaudissant sottement au brillant appareil dont il payait les frais de son propre nécessaire. La dissolution de la cour dans les dernières années du règne de Louis XV ; ce mépris pour les mœurs qui gagnait toutes les classes ; ces excès qui faisaient

Page 1