DEUXIÈME PARTIE. l
le sujet de toutes les conversations particulières , m'inspiraient de l'indignation et de l'ëtonnement. Ne voyant point encore les germes d'une révolution, je me demandais comment les choses pouvaient subsister dans cet état. Je voyais, dans l'histoire, s'agiter et tomber tous les empires parvenus à ce degré de corruption , et j'entendais les Français rire et chanter de leurs propres maux : je trouvais que leurs voisins , les Anglais , avaient raison de les regarder comme des enfans. Je m'attachais à ces voisins ; l'ouvrage de Delolme m'avait familiarisée avec leur constitution ; je cherchais à connaître leurs écrivains, et j'étudiais leur littérature, mais seulement alors dans les traductions.
Les raisonnemens de Ballexserd n'ayant pu vaincre , dans mon enfance , la répugnance de mes parens à me faire inoculer, je tombai malade de la petite-vérole à dix-huit ans. Cette époque m'a laissé de profonds souvenus , non par les craintes que m'ait données la maladie, j'avais déjà trop de philosophie pour ne pas subir cette épreuve avec constance , mais par l'incroyable et touchante sollicitude de ma mère. Quelle douleur et quelle activité î comme l'inquiétude la tenait agitée ! comme la tendresse se peignait dans tous ses soins ! Dans la nuit même, lorsque je croyais recevoir quelque chose de ma garde , je trouvais la main, j'entendais la voix de ma mère ; à chaque instant hors de son lit pour s'approcher de mon chevet , ses yeux avi-
des dévoraient les gestes, et, pour ainsi dire, les paroles du médecin ; des larmes f urtives s'échappaient malgré elle quand ils se fixaient sur moi, qui cherchais en vain à la calmer par mon sourire. Elle n'avait jamais eu la petite-vérole, non plus que mon père ; l'un et l'autre n'auraient pas laissé passer un jour sans baiser mon visage malade , que je voulais leur dérober , dans la crainte que ces approches ne leur devinssent funestes. Mon Agathe, désolée d'être retenue par la clôture, m'envoya l'une de ses parentes , mère aimable de quatre enfaus , à qui elle avait inspiré une partie de son attachement pour moi , et qui s'obstina à me voir et m'embrasser, sans considération pour elle-même.
II fallut cacher à Sophie, alors à Paris, l'état de sa bonne amie; on me supposa partie subitement pour la campagne , afin de laisser écouler le temps du danger sans communication : mais Selincourt venait s'informer chaque jour, pour sa mère, de mon état : j'entendis, de ma chambre , son exclamation douloureuse , lorsqu'on lui apprit que l'on craignait complication de fièvre putride et de petite-vérole. J'eus la fièvre milliaire, et l'irruption qui lui est particulière contrariant l'autre , je n'eus de la petite-vérole que des boutons extrêmement gros et rares , qui s'aplatirent insensiblement sans suppuration , et ne laissèrent qu'une peau sèche qui tomba facilement. C'est, me dit le docteur Missa, la petite-vérole que les Italiens appellent ravaglioni, boutons de fausse suppuration ; elle ne laisse