‹ Mâemoires inâedits et opuscules de Jean Rou (volume 2)Chapitre 106 sur 174 · ANACREON · texte numérisé non relu

ANACREON

que peu plus d'élévation qu'il trouve lui manquer, la naïveté lui est si naturelle, il a un air si délicat, si agréable et si aisé, qu'il n'y a dans toute l'antiquité rien de comparable à la manière qu'il a prise, et au genre d'écrire qu'il a suivi. Madame Dacier qui, par cette sagacité si connue, ne se contente pas de donner à ses auteurs des louanges vagues et superficielles, mais sait enfoncer le burin, et en véritable savante, entrer dans le plus précis détail des réponses aux objections les plus embarrassantes, madame Dacier, dis-je, nous apprend que la grande beauté d'Anacréon consiste principalement en ce qu'il a imité la nature et suivi la raison; qu'il n'a présenté à l'esprit que des images naïves, et qu'il a toujours eu grand soin d'éviter les pointes qui se sont introduites dans les temps postérieurs contre la pratique de tous les plus excellents poètes de l'antiquité. Son illustre père, T. le Févre, nous fait regarder Anacréon par des endroits d'une bien plus grande importance que ne peut être la réputation d'excellent poète, mais comme un homme qui savoit faire autre chose que des billets doux , des odes sur les yeux de Philis, ou quelques chansons à boire; M. le Févre, dis-je, nous propose Anacréon comme un homme recherché généralement pour son grand mérite par les princes de la plus haute vertu et de la plus grande probité qui vécussent de son temps ; par les Hipparque d'Athènes, par les Polycrate de Samos , et autres pareils grands seigneurs, tous juges incontestables du vrai mérite. Les divers genres de poésie sur lesquels Anacréon s'étoit le plus exercé, mais dont tout le recueil n'est pourtant pas parvenu jusqu'à nous , sont des odes qui regardent l'amour , des chansons à boire, des hymnes et des élégies. Sa dialecte étoil 'ionienne , et il mourut , selon les plus exacts chronologistes , vers la quatrième année de l'olympiade 72, et 489 ans avant Jésus-Christ, selon l'ère vulgaire, ce qui est précisément le calcul de M. le Févre.

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Pindare.

Pindabe , prince des poëtes lyriques et Thébain de nation , apprit l'art poétique d'une dame grecque très savante, nommée Mgrtis. Toute la Grèce eut tant de respect pour lui, que même 130 ans après sa mort, Alexandre le Grand, mettant tout à feu et à sang dans la ville de Thèbes , recommanda d'épargner la maison où ce poëte a voit fait sa demeure. Nous avons déjà marqué plusieurs traits de ce grand homme en parlant d'Horace ; voici pour achever de le faire connaître. Le P. Rapin prétend qu'il est le seul des Grecs qui ait acquis de la gloire en fait d'odes ; il le trouve grand dans ses desseins , vaste dans ses pensées, hardi dans ses imaginations, heureux dans le tour qu'il leur donne, éloquent dans ses discours , etc. Voilà sans doute de grands éloges ; mais n'est-ce point les faire payer bien cher à Pindare, que de l'accuser, comme le fait le Père, de perdre quelquefois le jugement et d'avoir l'imagination déréglée ? On a beau dire que ce dérèglement fait une partie du caractère de l'ode ; Horace a fait des odes merveilleuses, mais il n'est point tombé dans ce désordre. On peut dire la même chose de nos Malherbes et de nos Racans ; tous ces grands hommes ont su se soutenir dans l'élévation, sans se perdre, soit en se guindant, soit en se laissant aller dans le précipice. Disons la chose comme elle nous paraît; Pindare est trop enflé, et l'enflure n'est pas de l'embonpoint. Mais dédommageons Pindare en le regardant par un autre endroit. On lui a rendu cette justice, qu'il avoit beaucoup de piété envers ses dieux ; dès là tous ses traits de morale ne peuvent être suspects, parce que, comme a fort bien dit quelqu'un, le culte de la Divinité en général, fût-il mal conduit et mal appliqué, paraît toujours moins insupportable que l'impiété et l'athéisme ; sans compter que souvent tel se montre comme un saint qui , dans le fond , n'est rien qu'un hypocrite ; or, l'hypocrisie est incompatible

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avec la crainte d'une divinité. Pour revenir présentement à la poésie de Pindare et nous y arrêter, disons, que soit pour les pensées, soit pour la diction, les maîtres lui trouvent, en ce qui est des premières, de la grandeur, du nerf, de Y étendue, de

Y adresse pour les figures, et de la fécondité; et pour ce qui re* garde la dernière, de Y art, de la liaison et du talent pour re~ présenter les caractères et les mœurs. Un des ouvrages de Pindare à l'égard duquel on l'a le plus entrepris, c'est celui des Dithyrambes, mais lequel ne se trouve plus ; sur quoi il est bon de dire à ceux qui ne le savent pas, que par dithyrambes on entend cette hardiesse de traits et de figures, soit pour les pensées, soit pour les expressions, qui va presque jusqu'à la fureur et à la témérité. Cet air de fureur et d'emportement règne fort dans les figures de Pinclare ; ce poëte est plein d'hyperboles outrées et de digressions poussées si loin, que ses plus grands admirateurs d'aujourd'hui et qui ser oient le plus capables de l'imiter, s'en donnent bien de garde en ce qui est de ceci. Pindare avoit encore une autre sorte de hardiesse, savoir, celle d'inventer des mots; il n'étoit pas esclave de l'usage, et c'est encore ce dont on ne s'accommoderoit pas aujourd'hui; nous ne parlons point de ses fautes contre la physique, contre

Y histoire et contre la chronologie ; la licence poétique aussi bien que la charité chrétienne met bien des péchés à couvert, et des poètes bien plus châtiés et plus réglés que Pindare, comme Virgile et Ovide par exemple, ont leur bonne part au besoin de lecteurs indulgents ; mais voici encore une excuse bien plus grave et plus importante pour Pindare : c'est que dans tous ses ouvrages il règne une liberté naturelle qui est d'un d'autant plus grand prix qu'elle ne convient qu'aux génies de la plus haute élévation. Il semble, en effet, que ces sortes d'esprits se regardent comme une espèce de créateurs qui, dans leurs productions, n'ont besoin d'aucun secours étranger; aussi est-ce là le principal caractère du sublime qu'on vante si fort, savoir, de naître avec nous, et de ne s'apprendre point,

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comme dit Longin. Pindare l'entendoit bien ainsi; il traitoit les poètes v ulgaires de corbeaux, et il seregardoit comme un aigle. Or, X aigle, comme on sait, ne chasse pas aux mouches. La dialecte de Pindare étoit dorique, mais mêlée d' colique; et une des plus estimées de ses éditions est celle d'Erasme Schmidt, en l'année 1616. Pindare mourut (V. sur sa mort Valer. Max., 1. IX, ch. XII, p. m. 323) à ce qu'on croit vers la fin du règne de Xerxès, âgé d'environ cinquante-cinq ans, étant né au commencement du règne de Darius Histaspide, c'est-à-dire vers l'an du monde 3,533, et 521 avant Jésus-Christ, selon l'ère vulgaire.

Liiealn.

Lucain , poëte latin, fameux par sa Pharsale qui est un poème, où il décrit les guerres civiles de César et de Pompée, naquit à Cordoue en Espagne, et étoit neveu de Sénèque. Il étudia à Rome sous Palémon, Yirginius et Cornutus, maîtres du satirique Perse; et sous eux il fit de grands progrès dans les belles-lettres et dans la philosophie ; mais il a tiré sa plus grande réputation du poëme dont on vient de parler. Yoici le jugement qu'on peut faire de cet ouvrage et du style de son auteur; il y a sans doute de l'élévation et de l'esprit, mais cela est trop guindé, et l'on y souhaiteroit plus de vérité et de naturel; Lucain est trop enflé ; sa plénitude est de la bouffissure plutôt que de l'embonpoint; ses épisodes, dans la plupart desquelles il fait de grandes dissertations scolastiques et des disputes de pure spéculation sur les choses naturelles, ont je ne sais quoi de contraint et d'affecté, et l'on diroit qu'il a voulu éblouir la postérité par le faux brillant de ses vers sentencieux, et par des maximes souvent peu justes et mal placées. On peut dire encore qu'il a contrevenu aux principales règles de l'épopée, et qu'au lieu de faire un beau poëme épique, comme sans doute

KLORIIS.

il le prétendoit, il n'a fait qu'une méchante histoire, pleine de fables absurdes et de fictions mal inventées.

Florus.

Florus, historien romain, étoit de même famille que Lucain et les Sênèque, c'est-à-dire de la famille des Annœês, et par conséquent d'origine espagnole. L'histoire romaine que nous avons de lui, n'est proprement qu'un abrégé de quelque autre plus grand ouvrage, et peut-être de Tite-Live, dont aussi l'on croit qu'il a fait les épitomes. On ne sauroit guère faire cas de sa lecture que pour la latinité et pour l'élégance, car pour la manière d'écrire, elle est trop fleurie,' et est plutôt le style d'un poëte que celui d'un historien; ce ne sont que pointes et pensées brillantes que les gens de bon goût n'aimeront jamais, et qui sont plus capables de gâter un jeune esprit que de le bien dresser; cette façon d'écrire si déclamatoire et si poétique fait qu'on ne doute nullement que Florus, l'historien dont nous parlons, ne soit le même poëte Florus que l'empereur Adrien railloit si agréablement dans la réponse qu'il fit à quelques vers assez familiers que cet historien poëte avoit pris la liberté de faire sur les continuels voyages de l'empereur. Florus avoit écrit contre toutes ces comtes :

Je ne veux point être Adrien, Par cent courses voulant être ou César ou rien; Toujours en butte aux fureurs de la guerre, Et ne se donnant paix ni sur mer ni sur terre.

À quoi Adrien répondit sur-le-champ :

Je ne veux point être Florus, De verres et de brocs se faisant un chorus ; Toujours rôdant de taverne en taverne, Et tout mangé de poux, n'attendant que la berne.

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