MATHIAS CORVIN
cérémonie à très mauvais augure; mais Georges le prie de faire seulement bonne chère , et d'attendre après le repas les grandes nouvelles qu'il avoit à lui dire ; en effet, étant levés de table, il lui montra les dépèches qu'il avoit reçues, le salua roi de Hongrie, lui quitta entièrement la rançon dont ils étoient convenus, et lui donna la princesse Catherine sa fille enmariage. Voici maintenant la réflexion que j'ai promise :
Réflexion sur le passage d'un gouvernement à Vautre, tant en Hongrie qu'en Bohême.
Ceux qui tâchent toujours de dérober, à la providence divine, la gloire de sa conduite dans toutes les affaires du monde, voyant, par l'histoire précédente, comment ces deux florissants royaumes de Hongrie et de Bohême, après avoir été gouvernés si longtemps par tant de nobles et d'illustres races , tombèrent enfin comme dans la fange de la roture, en la personne de Mathias et de Georges , ne manqueroient pas volontiers de dire que ce sont là de ces caprices ordinaires de la fortune dont il y a partout tant d'exemples; mais disons aussi, en rejetant une erreur si grossière , que d'un côté tant d'impiétés de ces deux peuples, et encore plus de barbaries de leurs princes, n'avoient guère moins mérité de la justice divine, que de déchoir un peu d'une si grande gloire; et que de l'autre, le transport de cette splendeur étoit dû à la vertu et au zèle de Pogébrac et des Corvin , pour relever le défaut apparent ou réel de leur naissance ambiguë. Georges, pour n'être pas d'un lieu tout à fait obscur, étoit en tout cas d'une origine assez commune; et quoique Jean Hunyade descendît, à ce qu'on prétend, de l'illustre famille des Corvins romains , une si grande ancienneté néanmoins, au lieu d'augmenter la gloire de cette noblesse, l'ayant au contraire presque effacée, à cause que les descendants s' étoient insensiblement appauvris, les Corvin, du temps de Jean et de son père, étoient tenus en Hongrie pour gens de
ET GEORGE POGEBKAC. 2d7
bas lieu. Le père de Corvin étoit de Valachie, sorti d'un reste de ces colonies romaines qui avoient été envoyées pour peupler le pays des Daces et des Gètes ; et, quant à sa mère, on tient qu'elle étoit Grecque et de la race du grand Théodose. Jean Corvin releva cette noblesse ensevelie de sa maison, et après s'être élevé lui-même au faîte de la gloire par les degrés de sa vertu, il donna lieu à son fils de monter jusqu'au trône même, par la reconnaissance qu'il inspira à ses compatriotes pour tant de bienfaits, et des obligations si étroites.
On peut juger à peu près , par ces échantillons , de quelle manière et dans quel esprit je m'acquittai de mon engagement de six à sept mois auprès de mylord Woodstock, et comment je remplis le plan par la proposition duquel je débutai à ma première séance, et qu'on a vu ci-dessus. L'obligeant M. de Rapin fut si satisfait de tout cet ouvrage , et en fit un rapport si avantageux au comte de Portland que ce seigneur lui déclara dès lors, que son dessein n' étoit plus d'abandonner cela à son fils, et qu'il le vouloit garder premièrement pour lui-même, et que son fils le retrouveroit toujours assez quand il en auroit fait la lecture avec toute application et plaisir. Je fus chargé pouxcet effet de faire relier proprement tous mes cahiers en maroquin de Levant avec les armes du comte sur les deux côtés de la couverture, ce qui fut exécuté et moi assez honorablement récompensé ; peut-être même cette récompense auroit-elle été plus loin si je ne m'étois pas taxé moi-même dès l'abord sans songer à la longueur du travail à laquelle , par honneur, je m'engageai insensiblement dès les premiers jours : car pour la simple exécution de mon plan, il n' étoit nullement nécessaire de m' embarrasser de tant de curieuses recherches; mais je serai toute ma vie ainsi tourné, partout où il s'agira de l'honneur, je n'aurai jamais d'égard à l'intérêt.
Environ le temps de toutes ces occupations, M. de Rapin étoit \enu à se marier, et fut assez heureux pour trouver, à tous égards, une aide semblable à lui, jeune, belle, riche, et surtout n 17
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vertueuse ; mais ce qui, peut-être, n'est pas moins à considérer que tout le reste, de l'humeur du monde la plus complaisante et la plus douce; il fut néanmoins obligé , au bout de peu de temps, à s'en séparer pour quelques mois, à cause de ce voyage d'Angleterre où j'ai dit qu'il devoit accompagner le comte et toute sa famille, et même après le retour de cette première course, il lui en fallut recommencer une bien plus longue, à cause des voyages que le comte de Portland vouloit faire faire au jeune mylord son fils dans plusieurs des principales cours de l'Europe, et où il n'avoit garde de priver ce jeune seigneur, d'un guide et compagnon de voyage de l'importance de M. de Rapin. De toutes ces promenades, celle d'Italie ne fut pas celle qui flatta le moins le goût curieux et délicat du galant homme qui fait le principal sujet de cet article; il vit non-seulement les personnes de la plus éminente dignité, mais tous les savants et les curieux en toute sorte de professions et de beaux -arts, dont la réputation et l'abondance rend l'Italie si recommandable par toute l'Europe savante et polie ; il parcourut les plus fameuses bibliothèques , les cabinets les plus rares et les mieux assortis et meublés ; il fit faire des copies dessinées de toutes les plus curieuses médailles, et revint à nous, enrichi de quantité de pièces d'un choix tout à fait exquis, ayant laissé, quant au reste, dans tous les lieux par où il avoit passé, une estime généralement répandue de sa politesse, de son bon goût, de ses lumières, en un mot, et de son esprit.
Lorsqu'il revint de ce dernier voyage, il trouva que nous avions arrêté, trois ou quatre amis triés que nousétions, savoir : M. delà Devèze, M. DuYivier, M. des Forges et moi, de nous assembler règlement à un certain jour fixe de la semaine, pour la révision de quelques nouveaux psaumes auxquels le premier des quatre amis que je viens de nommer s'occupoit depuis quelque temps, et qu'il étoit bien aise de faire passer par cette espèce d'étamine. M. de Rapin donc, s' étant trouvé, dès les premières de ses visites, à une de nos séances, parut y prendre un tel goût