A LA HAIE
plus tendre amitié, comme je l'eu ai prié plusieurs fois, je ne puis pourtant me priver du plaisir de vous en assurer moimême par cette lettre. Quelque sensible que je fusse à l'honneur de me trouver dans vos assemblées, pendant que j'étois à la Haye, je n'ai pourtant jamais si bien reconnu le prix de mon bonheur, que depuis que je m'en trouve privé ; et je puis vous dire avec vérité, que quoique absent de corps, mon esprit se trouve pourtant avec vous. Quand je repasse en moi-même ces douces conversations, libres, savantes, délicates , sur la théologie , sur la philosophie , sur les belleslettres, sur la poésie ; où l'on examine avec tant de discernement et de bon goût, tant de bon sens et de droiture, tout ce qui a jamais été dit par les meilleurs auteurs, je ne puis assez déplorer mon malheur qui m'a obligé de me séparer de vous. Ma vie est ici douce et tranquille, mais elle le seroit bien plus si je n'en a vois connu une autre, qui avec la même douceur, et la même tranquillité, avoit un piquant et un relief, que je ne puis trouver ici, et qu'on auroit bien de la peine à trouver dans aucun autre lieu du monde; car (soit dit sans blesser votre modestie) où pourroit-on trouver rassemblées en un aussi petit nombre de personnes, toutes les belles qualités qui se trouvent parmi vous? Je ne parle pas seulement de celles de l'esprit; quelque brillantes qu'elles soient, j'ose pourtant dire que ce sont celles qui me frappent le moins, parce que j'en connais en vous de plus estimables, je veux dire celles du cœur; et c'est sans doute leur union avec celles de l'esprit , qui distingue essentiellement la Féauté, de toutes les autres sociétés de cette nature. On peut trouver ailleurs sept ou huit personnes, savantes, spirituelles, de bon goût, qui peuvent former une raisonnable assemblée ; on en peut trouver autant qui seront estimables par leur vertu ; mais où trouvera-t-on, hors de la précieuse Féauté, une société composée de membres également savants, spirituels, d'un sens droit, et d'une vertu distin-
« guée? C'est ce qui fait qu'elle est unique, cette heureuse « Féauté, et qu'elle le sera toujours. Dieu veuille la conserver « longtemps dans le bonheur dont elle jouit. Ne croyez pas, a Messieurs, que ce peu de louanges dont mon cœur n'a pu « s'empêcher de se décharger, soient un effet de ma vanité, « comme si en vous louant je voulois adroitement me louer « moi-même; non, c'est un épanchement de mon âme féale; «• et je veux seulement vous faire comprendre par là, que je con- « nais parfaitement le bonheur dont je jouissois en vous possé- « dant, le malheur que j'ai eu de vous perdre, et combien je suis « sensible à l'honneur que j'ai d'être encore, quoique absent, « membre de la Féautê. Permettez-moi seulement de vous recom- « mander, en cette qualité, de n'admettre dans votre société que « des personnes dignes de vous. Je vous suis infiniment obligé « de l'honneur que vous me faites de vous souvenir de moi, et je « vous prie en même temps de me continuer l'honneur de votre « amitié, dont je reconnais parfaitement le prix; car si on peut « dire de vos grâces, comme quelques-uns l'ont dit de celles « du Ciel, qu'on les mérite, quand on en reconnaît parfaitement « la valeur, jamais homme ne les mérita mieux que moi. C'est « par là que M. Pélisson, mon oncle, commença son compli- « ment à l'Académie française, et c'est par là qu'avec autant a de sincérité que lui, je finirai aussi cette lettre, en vous « assurant encore une fois, que je suis d'une âme toute féale, « Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur,
« ïhoyras-Kapin.
« A Wézel, le 21 juin 1707.
« Lue par moi, dans l'assemblée le 29 juin 1707. »
Je n'eus pas plutôt achevé la lecture de cette lettre, que je fus chargé d'y répondre au nom de toute la compagnie, et voici comment je m'en acquittai :
a l'académie de la féauté,
« Monsieur,
« Tl est difficile d'exprimer avec quelle satisfaction la Féauté « a reçu les témoignages de votre obligeant souvenir; cnaque « ligne de votre belle lettre dont la compagnie m'avoit chargé « de lui faire la lecture, a été ouïe et pesée avec un plaisir sin- « gulier et un applaudissement parfait : on croyoit vous voir « en vous lisant; et si votre présence a manqué à l'assemblée, « toute l'assemblée a reconnu dans ce que vous lui avez envoyé, « et votre cœur et votre esprit. Cette satisfaction générale, « Monsieur, a été en même temps suivie d'un renouvellement « de douleur pour la perte qu'on a faite par votre éloignement, « et l'on reconnut alors qu'au milieu du plaisir que votre lettre « donnoit à chacun, on eût encore mieux aimé ne l'avoir point « reçue et vous avoir embrassé. Ce mouvement, Monsieur, « ayant fait désirer à toute la compagnie que je recommençasse « ma lecture, lorsque je vins à repasser sur cette exhortation, « entre autres, que vous faites à la Féauté de ne remplacer « votre vide que d'un sujet digne d'elle, on ne manqua pas de « dire, que vous fournissiez en cela une excuse fort légitime de « ce que ce vide n'étoit point encore rempli, d'autant que par « cette raison même qu'il s'agissoit de vous donner un succes- « seur, quelle espérance d'en trouver un qui méritât de tenir « votre place? Après, Monsieur, que chacun eut ainsi fait ses « remarques particulières, qui toutes se rapportoient à votre « gloire en vous rendant justice, on reconnut l'obligation où « l'on étoit de vous répondre, et la difficulté ne fut que sur la « manière de s'y prendre; chacun reconnaissoit la délicatessedu « choix ; et sans que j'entre dans les raisons du parti auquel « on se détermina, qui fut de me charger seul de l'honneur de « vous remercier pour tous , quelque obligé que je me recon- « nusse de refuser une commission si hasardeuse, il me fut « impossible d'obtenir ma dispense. Si je me fusse cru obligé à « dresser une lettre pour tout le corps de la Féauté, jamais
2Gk CORRESPONDANCE DE RAPIN-THOYRAS
« je n'eusse consenti à l'acceptation d'uue telle charge, sachant « qu'un particulier comme moi ne doit pas entreprendre si lé « gèrement de prêter des pensées et des expressions à plu- « sieurs personnes de tant de bon sens et d'un esprit si déli- « cat; mais comme il y a deux voies dans ces rencontres, j'ai « trouvé qu'en me bornant à une lettre particulière, à l'oc- « casion de laquelle je vous témoignerois les sentiments de la « Féauté en général sur l'obligation qu'elle vous a de toutes « vos honnêtetés, vous vous contenteriez aussi bien qu'elle, que « la reconnaissance dont je parle vous fût marquée par la « plume toute simple de, Monsieur, votre etc.,
« PiOU,
« A la Haye, ce 30 juin 1707. »
Comme cette lettre, quoique écrite au nom de toute la Féauté, étoit néanmoins visiblement de ma seule composition, M. de Rapin se crut en quelque sorte obligé de m'en faire un rcmercîment particulier et voici ce qu'il m'en écrivit aussitôt :
A Monsieur Rou, secrétaire-interprète de LL. HH. PP. Messieurs les Etats généraux.
« De Wézel, le 15 juillet 1707.
« Monsieur,
« J'ai cru que je devois ce respect à la Féauté que de lui témoigner une fois pour toutes, l'estime très particulière que je fais d'elle et de tous les membres qui la composent, et cela au hasard d'en recevoir quelque reproche que vous avez peut-être voulu m' épargner dans votre belle réponse, de laquelle je vous rends mille très humbles grâces. Après cela je me crois en droit de n'insister plus sur cet article, et de supposer que vous me croyez tous véritablement de vos amis, comme je le suis sans doute; c'est pourquoi vous ne trouverez plus d'ici en avant aucun compliment dans mes
avec iiou. 265
lettres, et je prendrai la liberté de vous écrire naturellement, tantôt à l'un tantôt à l'autre, tout ce qui me viendra dans l'esprit. Je souhaite de savoir si vous vous êtes accordé avec
le sieur L touchant votre Histoire diplomatique, etc., et
en cas que cela soit, si votre ouvrage est déjà bien avancé, de quoi je ne doute pas, vu votre diligence extraordinaire à faire tout ce que vous entreprenez. Je ne puis m' empêcher de vous réitérer ici que j'ai souvent déploré le temps que vous avez perdu, et que vous perdez tous les jours, et qu'un homme qui est aussi capable que vous l'êtes, de faire de beaux et bons ouvrages qui pourroient être utiles au public, se soit laissé rebuter par les difficultés que vous avez trouvées de la part des libraires, pendant que NN. reçoit une pistole par feuille pour un livre qui, à mon avis, n'est guère audessus du médiocre (1). Je suis persuadé que si vous vouliez vous appliquer à faire quelque ouvrage suivi, vous trouveriez dans vos recueils assez de matière pour en faire qui seroient très bien reçus du public, puisque avec les connaissances que vous avez, vos livres et votre plume, et par-dessus cela les avis de la chère Féauté, il n'y auroit rien qui fût au-dessus de vos forces. Je laisse à M. Du Yivier à vous dire le reste. Vous m'obligerez de me donner de temps en temps de vos nouvelles ; c'est un plaisir pour moi que je ne puis assez bien vous exprimer, que de recevoir des lettres des personnes que j'aime et que j'estime, et particulièrement des vôtres, puisque je suis très sincèrement, etc.
« Thoyras-Rapin.
« AWézel, le 15 juillet 1707. »
En satisfaisant à l'obligeante enquête portée par cette lettre de M. de Rapin, je jugeai à propos de lui marquer que je savois prendre par la bonne anse ce qu'il avoit touché d'une manière
(1) Je crois qu'il veut parler ici de M. Le V..., qui recevoit autant de chaque feuille de son Histoire de Louis XIII. [Noie du fils de l'auteur,)