REMARQUES SUR LE SONNET DE PETRARQUE
Alpestre vena. — Quoique le Rhône vienne des Alpes, il ne s'ensuit pas que le poëte ait eu précisément les Alpes en vue, car on pourroit dire la même chose de la Loire ou de la Garonne ; le mot alpestre pouvant s'appliquer à tout lieu montagneux, inculte et sauvage.
Rodendo, etc., onde 'Ituo nome prendi. — Il n'est nullement vraisemblable que Rhodanus vienne de rodere latin ou italien. C'est une pure invention ou de Pétrarque ou de quelque autre, et une allusion qui n'ajoute rien, ce me semble, à la beauté de ce sonnet. D'ailleurs, quand cela seroit fondé, on se rendroit inintelligible en disant en français que le Rhône prend son nom de ce qu'il ronge ou entraîne ses bords; ainsi je suis persuadé qu'on peut fort bien passer onde 7 tuo nome prendi sans aucun scrupule.
Notte e di, meco desioso scendl. — Il seroit plus naturel de dire que l'homme descend avec le fleuve, que de dire que le fleuve descend avec; l'homme; d'ailleurs, ce desioso ne me plaît pas trop : car quel est le désir
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du fleuve, ce n'est pas d'aller voir la mer, car il ne s'agit pas de cela dans le sonnet. Ce n'est pas non plus d'aller au lieu où est Laure, puisque c'est la nature seule qui le fait descendre. Ce n'est donc que le seul désir de couler en bas, ce qui ajoute peu à ce que l'auteur a dit que le Rhône est rapide, et qu'il ronge ses bords. Cependant, pour exprimer ce desioso dans une traduction, il faudroit pour le moins un vers entier, ce qui est très incommode dans une pièce où l'on seroit astreint à quatorze vers.
Ove, amor me, te sol natura mena. — Le sens de ce vers est que l'amant et le fleuve sont emportés ensemble par la pente du fleuve, ce que l'auteur appelle la nature; mais que le fleuve n'est emporté que par la nature seule , au lieu que l'amant a encore une autre chose qui le porte en bas, savoir, l'amour. Tout cela est exprimé en italien par un seul vers, et je crois qu'il est très difficile d'imiter celte brièveté en français.
Vattene inanz-i; il tuo corso non frena Ne stanchezza, ne sonno
— Vous avez bien senti qu'il falloit un peu paraphraser cela pour en faire sentir le sens ; mais s'il faut faire la même chose en vers, on aura de la peine à mettre tout dans les quatorze vers d'un sonnet.
E pria che rencll suo dritto al mar, fiso, ù si mostri attendi, L'erba più fresca, e l'aria più serena... — Il y a là deux transpositions qui enjambent l'une sur l'autre, dont je doute qu'aucun bon poëte italien voulût se servir présentement. La construction est Jttendi, fiso, doue lerba si mostri la più jresca, e l'aria più serena; de sorte qu'en plaçant ù si mostri entre attendi et fiso, il se fait une transposition choquante ; et en plaçant attendi entre si mostri et l'erba, on en fait une autre qui n'est pas moins rude. Ce n'est pas là, selon mon avis, le meilleur endroit du sonnet.
Vous avez un peu paraphrasé cet endroit; mais en mettant lorsque l'air est le plus serein, vous vous êtes un peu écarté du sens (1), qui est que le fleuve doit s'arrêter à l'endroit où l'air se montre le plus serein et l'herbe la plus verte.
Forse, o che spero! il mio tardar le dole. — Je ne trouverois ni bon sens, ni beauté dans la fin de ce sonnet, si on ne supposoit pas que Pétrarque espère véritablement ou se flaite que sa maîtresse l'attend avec impatience, car sans cela il doit être indifférent à la belle qu'il hâte son retour ou non ; et pourtant le dernier vers n'est qu'une excuse de ce qu'il n'arrive pas assez tôt; excuse ridicule s'il ne croit pas que sa maîtresse se plaint de sa longue absence.
DU le : e'I baciar si in vece di parole. — Si Pétrarque s'étoit contenté de personnifier le fleuve, en lui donnant commission de parler à sa maî-
(t) Cet écart du seus ne parait pas dans la traduction de ci-dessus, ce qui vient de ce que j'ai redressé cela de moi-même depuis l'envoi à M. de Rapin. [Sole de l'auteur,]