NOUVELLES REMARQUES DE RAPIN-THOYRAS
« est clair, bien suivi et bien entendu, en un mot sans aucune « contradiction : Je me flatte, dit cet amant, que ma maîtresse a « quelque chagrin de ma trop longue demeure; hâte-toi donc.., et « dis-lui, en ton langage, que si elle ne me voit pas arriver aussitôt « qu'elle désireroit, cela ne vient que de ce que mon pesant corps ne « saur oit suivre V ardeur et la vitesse de mes désirs.
« P.-S. — Si vous ne m'aviez point laissé entendre, dans « votre excellente lettre, que nonobstant les difficultés que vous « m'y représentez à réduire en sonnet toutes les matières si « solidement traitées dans vos 32 vers , vous pourriez bien ne < pas laisser d'y faire quelques efforts , je me donnerois bien « garde de vous en solliciter davantage, après toutes les peines « que vous vous êtes données par une complaisance qui a peu « d'égales. Mais si d'aventure, aussi, il vous étoit arrivé de « réussir à cette entreprise, vous m'obligeriez fort d'ajouter, « par un envoi de la pièce, cette nouvelle faveur à la première « que vous m'avez déjà faite, parce que, dans un ouvrage au- « quel je travaille , j'aurois plus de grâce à opposer sonnets à « sonnets que sonnets à quatrains ; vous jugez bien , au reste, « qu'en me servant de votre travail, je vous en ferai tout l'hon- « neur indispensablement dû. Je suis, etc., votre, etc.,
« Rou.
« A la Haye, le 20 février 1711. »
Je ne me trompois pas dans ce que je me promettois de la complaisance de M. de Rapin. Dès le 6 de mars suivant, je reçus de lui cette lettre datée du 3 précédent :
A Monsieur Rou, etc.
(2e lettre de M. Rapin-Thoyras sur Alpestre.)
« Mon cher Monsieur,
« Dans la disposition où je me trouve présentement, il ne « falloit pas moins, pour m' obliger à rallumer en moi le feu de
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la poésie que j'y croyois entièrement éteint, que l'envie extrême que j'ai toujours eue et que je conserverai toute ma vie, de vous donner des marques de mon estime et de ma parfaite amitié. Ce fut cela seul qui me fit faire des efforts pour mettre, en 32 lignes rimées, le sonnet de Pétrarque dont vous souhaitiez d'avoir la traduction. J'avois cru faire beaucoup en faisant cet effort; et si je vous laissai croire que je pourrois travailler à réduire ces 32 vers en un sonnet, c'étoit plus pour m' excuser en quelque manière de ce que j'avois trompé votre attente, que pour l'espérance que j'eusse de pouvoir y réussir. Ce n'étoit donc pas sans dessein que je m'étois étudié à vous faire remarquer l'extrême difficulté que je trouvois à exprimer, dans 14 vers français, astreints à un certain nombre de rimes semblables, un sonnet italien qui est extrêment concis, et dont presque chaque mot emporte un sens particulier. Le peu d'usage que je fais de la poésie, joint à mon peu de connaissance de ma propre langue, augmentoit encore ces difficultés et me les faisoit regarder comme insurmontables. Cependant, comme vous m'avez témoigné par votre dernière lettre du 20 du passé, que vous souhaitiez d'avoir un sonnet, et que l'ouvrage auquel vous travaillez le demande , j'ai mis mon esprit à la presse pour en exprimer le sonnet que vous allez voir, dans lequel je m'assure que vous remarquerez aisément la gêne où je me suis trouvé ; car ne pouvant ronger mes bords comme le Rhône, il m'a fallu couler dans un lit très étroit et sauter par-dessus ce qui m'embarrassoit, pour n'avoir pas la force de l'entraîner avec moi. J'ai pourtant espéré qu'en vous envoyant ce que j'ai fait, comme une espèce de canevas, je pourrois, avec le secours de vos corrections et de vos remarques, parvenir enfin à faire un sonnet, sinon beau et juste, du moins passable et propre, en quelque manière, à l'usage que vous en voulez faire. C'est ce qui m'a fait résoudre à vous l'envoyer tel qu'il est, pour le raccommoder ensuite, selon vos avis. Pour cet effet, je vous ferai part de mes
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« remarques sur mon propre ouvrage, de mes doutes et de mes « difficultés, à quoi vous ajouterez, s'il vous plaît, les vôtres, « après quoi je verrai s'il y aura moyen de mieux faire. Voici « donc le sonnet ou plutôt le canevas du sonnet en question :
Rhône, qui, des rochers d'une montagne aride, Précipites tes flots pour aller, nuit et jour, Où la nature seule incessamment te guide, Où je suis sur ton onde entraîné par l'amour ;
Rien ne peut l'arrêter dans ta course rapide ; Va donc, mais à la mer allant faire ta cour, Considère ce lieu qui sur ta rive humide, De Flore et du Zéphir te montre le séjour.
C'est là que mon soleil, dont la douce influence Donne à tes bords fleuris la plus vive couleur, Peut-être, ah! quel espoir! se plaint de mon absence.
Baise son pied d'ivoire, et que de mon ardeur,
Ce baiser amoureux marquant la violence,
Lui dise que mon corps ne peut suivre mon cœur.