DU MOT (( ALPESTRE
« parlant, les ouvrages qui portent à leur tête le nom de toute « uue compagnie, sont ordinairement beaucoup plus défec- « tueux que ceux qui portent seulement l'unique nom d'un des « membres de cette compagnie, parce que chaque particulier « de ce corps se mettant dans l'esprit que le public ne fera re- « jaillir aucune gloire d'un tel ouvrage sur son compte parti- « culier,il n'apporte pas, à beaucoup près, dans l'examen des « cahiers qui lui sont mis sur table, pour en faire la revue, « toute l'attention qu'il y mettroit s'il s'agissoit de son pur in- « térêt, mais y laisse aller tant de négligence qu'il s'y coule « nécessairement une bien plus grande quantité de défauts « qu'il n'y en auroit si l'intérêt retomboit sur un seul. En vou- « lez- vous un exemple? La grammaire de M. Régnier des Marais, « secrétaire perpétuel de l'Académie française, est un ouvrage « incomparablement plus parfait que le dictionnaire de cette « académie ; cependant quand le Dictionnaire fut publié, cet « habile M. des Marais, en qualité d'académicien, avoit été, « comme tous ses autres confrères, un des réviseurs du Dic- « tionnaire : d'où sont donc demeurées dans cet ouvrage tant « de négligences, qui apparemment ne s'y trouveroient pas, « s'il étoit de M. des Marais seul? Joignez à cela les absences « fort fréquentes dans ces sortes d'assemblées, et absences, « bien souvent, des sujets les plus capables de faire d'impor- « tantes corrections ; tous inconvénients qui ne se trouvent « point aux compositions d'un particulier dont l'attention et la « présence ne manquent jamais à son ouvrage.
« Ma quatrième raison est que le point de notre dispute ne « doit pas être pris de la signification du mot, laquelle je ne « vous ai jamais contestée lorsqu'elle est bien entendue, mais « de son étymologie; or à considérer la chose de ce côté-là (ce « que vous ne pouvez pas raisonnablement me contester), il « est certain que l' étymologie d' alpestre étant alpe, ce mot « a les deux égards de sens que je soutiens, savoir, le propre et « le figuré, dont à toute force, mais avec toute injustice, vous
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voulez rejeter le premier parce qu'il vous est contraire, mais que j'ai droit de retenir puisqu'il est incontestable. Que si vous exigez de moi la justification de ce que je prétends, et vouliez que je vous montre dans les dictionnaires étymologiques qu'étymologiquement alpestre vient des Alpes, je vous dirai que les dictionnaires étymologiques ne se l'ont, point une affaire des choses qui parlent d'elles-mêmes; ils ne traitent que des étymologies qui ne sautent pas aux yeux, et qui sont difficiles à trouver; vous ne trouverez point dans les étymologicons ni campestré, ni 'pédestre, ni sîlvestré, ni terrestre, parce qu'il n'y a pas dans le monde aucun ignorant assez bélître pour avoir besoin d'instruction là-dessus. Je conclus de tout cela que j'ai droit de dire, que dans le mot alpestre il y a double sens, savoir, propre et figuré, et qu'ainsi vous ne pouvez pas équitablement me nier, comme vous faites, le premier de ces deux sens, qui non-seulement est bien fondé, mais qui même, comme je vous l'ai dit dès ma précédente lettre, a l'honneur du pas. « Je m'arrête ici, mon très cher Monsieur, du moins pour ce qui regarde les points de critique dont je laisse là les deux autres, trouvant que j'ai déjà été bien long, et qu'il y a assez de temps que j'exerce votre patience ; mais voici de quoi vous en dédommager, c'est qu'au pied de la lettre, je suis charmé de la beauté de votre sonnet aussi bien que des curieuses notes que vous y avez jointes. Vous faites si bien sentir les obstacles qui s'opposent à la parfaite exécution de ce genre de petit poëme, qu'on voit bien qu'ii'n'y a guère que vous à qui ces obstacles ne soient pas insurmontables. J'ai trouvé d'ailleurs dans tout le corps de votre lettre de certains endroits mignons, et si fréquents que je n'ai pu m'empêcher d'en faire une liste, pour servir d'exemples de délicatesse et de nouveau tour d'expressions heureuses à tous ceux qui se mêlent d'écrire, mais qui ont encore besoin d'adresse et de leçons. Je passe aux petites règles que vous me faites l'hon-
ni; MOT (( ALPESTRE ». 21)7
« nour de me demander, mais que je ne vous accorde que par
« obéissance, etc. Je suis, etc.
« A la Haye, le 23 mars 1711. »
Je serois assez porté à ne pousser pas plus loin les suites de cette petite dispute par la crainte que les lecteurs ne s'en trouvent trop fatigués, vu la minutie du sujet; mais comme elle a fini par quelques traité de littérature critique tant de part que d'autre, qui ont été d'autant plus goûtés par d'assez bons connaisseurs, qu'ils les trouvoient avec étonnement ramassés sur un rien, en sorte qu'ils y appliquoient le fameux Aurum e stercore Ennii eolligere, je me trouve tenté de rapporter ici la dernière lettre que j'en écrivis à M. de Rapin, sans en faire autant de la sienne, parce qu'à l'exception d'une nouvelle raison de sa part, fondée sur une étymologie celtique dont ma réponse donnera une assez ample instruction, tout le reste de cette lettre n'étoit qu'une répétition de tout ce que portoient les deux précédentes. Voici donc la mienne où celle de M. de Rapin se trouvera assez expliquée :
A Monsieur De Rapin.
« 11 est fort aisé, mon très cher Monsieur, de se flatter d'une « victoire, lorsque d'un côté on se donne la liberté de passer « sous silence les principales et plus fortes raisons de son ad- « versaire, coulant le moucheron, comme dit le proverbe des « Juifs, et engloutissant le chameau; et que de l'autre, mettant « à l'écart le véritable point de la question, on se fait, de son « propre chef, un sujet particulier de dispute que l'adversaire « ne conteste nullement et auquel il n'a aucune part; ce qui « est précisément ce que j'appelois dans la première de mes « deux dernières lettres se forger tout seul des monstres pour « avoir le plaisir de les combattre. Or voilà au pied de la lettre « les deux cas où nous nous trouvons, vous et moi; car, d'un